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Le ministre de la Santé, Olivier Véran, l’a dit et répété, le 23 septembre 2020: les nouvelles mesures anti-Covid sont destinées à être appliquées ville par ville, « à l’issue d’une concertation entre le préfet et les élus locaux ».

Dessin d’ Aurel – Le Canard Enchainé – 30 Sept 2020

 Curiosité : à Paris, avant même qu’il ne prenne la parole, les concertations promises avaient déjà eu lieu et s’étaient conclues par un accord général. Sauf que le ministre s’est assis dessus !

Le 21 septembre 2020, face à la dégradation de la situation sanitaire dans la capitale, Didier Lallement, le préfet de police, décide d’engager des discussions avec Anne Hidalgo, la maire, Marc Guillaume, le préfet de région, et Aurélien Rousseau, le directeur de l’agence régionale de santé d’Ile-de-France. Dès le lendemain, plusieurs mesures sont entérinées : fermeture des bars à minuit, interdiction de la vente nocturne d’alcool à emporter, maintien de l’activité des salles de sport avec protocole renforcé, etc.

Gros mal de tests

Le jour suivant, le ministre envoie l’accord à la poubelle et impose ses propres directives pour toutes les zones d’alerte renforcée (Paris, Toulouse, Lyon, Bordeaux…) : bars bouclés à 22 heures […] « A Paris, la situation s’était fortement dégradée dans la soirée de mardi », tente un collaborateur de Véran pour justifier le changement de pied du patron.

Le ministre, en revanche, est resté d’une discrétion de violette sur le succès éclatant de sa politique de tests.

Une modestie bien compréhensible, à voir les files d’attente qui perdurent devant les laboratoires. Aucune date n’est envisagée pour un retour à la normale. « Nous en sommes réduits à espérer », lâche, dubitatif, le responsable d’une importante agence régionale de santé.

Bonne idée, en effet : le 28 septembre 2020, plusieurs laboratoires d’analyses du géant Cerballiance affichaient encore le 30 octobre 2020 comme première date disponible pour un prélèvement nasal. Quant aux résultats, prière de poireauter dix jours supplémentaires…

Histoire de limiter la cohue, le gouvernement a demandé aux labos de favoriser les patients munis d’une ordonnance.

L’ennui, c’est que tout le monde ou presque en a une !

Conséquence : nombre de labos en sont réduits à agrémenter leur site Internet d’un laconique « aucun créneau disponible ».

Plus gaguesque encore : dans un grand établissement de Lille, les clients sans ordonnance peuvent être prélevés dès le 14 octobre 2020, alors que les vrais malades et leurs cas contacts doivent patienter jusqu’au 24 octobre 2020 ! Cherchez l’erreur…

L’une des raisons de ces retards réside dans la concentration des machines capables de réaliser des tests PCR. Si la France compte environ 4.000 labos d’analyses, seulement quelques centaines de plateaux techniques sont équipés en « biologie moléculaire » et autorisés à procéder auxdits tests.

Conséquence : nombre de labos doivent expédier leurs prélèvements au diable Vauvert (parfois à plus de 200 km). Et attendre patiemment leur « tour de bête » pour obtenir le verdict…

En attendant, la Sécu continue de rembourser des centaines de milliers de tests inutiles, car réalisés trop tard après la contamination supposée. A 73,57 euros pièce, ce gâchis pourrait représenter plusieurs dizaines de millions d’euros…

Retards lucratifs

Heureux hasard, la Cour des comptes rédige actuellement son rapport trisannuel sur les dépenses de santé liées aux analyses biologiques. Les magistrats se penchent sur le prix de revient des tests Covid, estimé par les labos à environ 30 euros. Sympa, la marge !

« Attention : ces chiffres ne tiennent pas compte de nos dépenses de personnel, qui ont grimpé en flèche avec le passage aux trois-huit », plaide un professionnel. Il n’y a pourtant pas de quoi sangloter : « En juillet, j’ai acheté des machines entre 150.000 et 200.000 euros pièce. Elles devaient être amorties en octobre, mais, avec la hausse importante du nombre de tests, les délais sont plus courts », se réjouit l’un de ses collègues.

« C’est très, très lucratif pour les labos privés », persifle le professeur Philippe Froguel, qui a lui-même réalisé 7.500 tests dans son institut de recherche publique, l’ Egid, à Lille : « On a utilisé notre propre machine. On recevait les prélèvements et on faisait juste les analyses facturées 28 euros par test. Les réactifs et les consommables nous coûtaient 16 euros environ. A la fin, il nous est resté près de 100.000 euros de bénef ! »

Tout porte à croire que l’argent frais peut se multiplier aussi vite qu’un virus…


Isabelle Barré et Hervé Liffran. Le Canard Enchaîné. 30/09/2020