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Le costume n’est pas ajusté, l’élégance n’est pas la première de ses préoccupations. Il la joue rustique, n’a pas de compte Twitter. Pas du genre à faire ses deux heures de tennis par semaine, ni à avoir les yeux braqués sur sa montre connectée, à guetter les fameux 10.000 pas.

Lui, il est plutôt Craven A. Il est là, le paquet, dans la poche, il tâche de n’y pas toucher. La paupière lourde, il est lent, il hésite, son élocution semble pâteuse. « Faites gaffe à son faux côté besogneux sans envergure, c’est sa meilleure carapace, ça fait trente ans qu’il fait le coup », s’amuse un patron qui le connaît bien. Pour une fois, ce n’est pas lui le gibier. Depuis qu’il est aux manettes de Veolia, Antoine Frérot était devenu une cible. Tant de gars se sont vus à sa place…

Chaque fois, il a mis son conseil d’administration au pas. « A Paris, on ne connaît pas si bien Frérot, qui est un polytechnicien discret. Mais, attention, quand on a traîné ses guêtres, comme lui, durant trente ans dans des secteurs, comme celui des déchets, où on est entouré de gangsters, avec des négociations qui peuvent se mener à coups de menaces de mort, c’est qu’on est un habitué de la haute mer », prévient un concurrent.

Là, c’est lui, le chasseur. « Suez, ça fait dix ans qu’il en rêve ! » rigole un ancien de Veolia. Il a bien préparé son coup. Sur le plan social, cette fusion, y a pas mieux, y aura que des gagnants, j’vous l’jure. « Il n’y a strictement aucun risque de perte d’emplois », assure Frérot. Ce qui fait marrer absolument tout le monde.

« Dans un premier temps, tout ira bien, on fera ami-ami, mais les trois quarts du siège social vont y passer, en attendant le reste, c’est un mec qui ne fait pas de prisonniers », annonce l’un de ses soutiens. Rapport à la stratégie industrielle, il a trouvé un super storytelling, celui du méchant Chinois qui rôde pas loin. La compétition est mondiale, et vous voudriez que la France se refuse le luxe d’avoir un champion national dans la gestion de l’eau et des déchets, ces secteurs d’avenir ?

Les bons connaisseurs de l’industrie sont dubitatifs. « Frérot devra respecter les règles de la concurrence et se délester d’une partie de Suez. Le groupe qu’il constituera n’aura, pour cette raison toute simple, pas la puissance qu’il décrit. Et on va démanteler Suez, une société qui a un incroyable savoir-faire technique », persifle un industriel.

Frérot a le soutien de Macron, qui a donné son feu vert, et de Castex, qui trouve que l’opération de rachat des actions de Suez détenues par Engie « fait sens ». « Engie va vendre cher sa participation dans Veolia, et ainsi augmenter sa propre valeur. Macron a en tête de vendre ensuite ce qu’il détient dans Engie, il soutient donc l’opération, qui fait monter les actifs de l’État. C’est une stratégie d’Etat nécessiteux, pas d’Etat industriel ! » raconte le même. Depuis l’annonce du rachat des actions de son concurrent, Frérot n’a engrangé que des soutiens. « Depuis le temps qu’il est là, il a une connaissance du terrain politique assez inouïe, il connaît tous les cantons », lance un vieux député.

Longtemps, il fut un bébé Proglio. Trop longtemps. Proglio est sombre, rancunier; clanique, parfois inspiré, on le déteste, on le défend ; Frérot n’était alors qu’un homme de l’ombre. Quand son mentor quitte Veolia pour EDF, tout en conservant la haute main sur son ancienne entreprise, c’est Frérot qui devient le directeur général.

Que s’est-il passé ? Divergences stratégiques sur certains dossiers entre les deux hommes, et, surtout, cette façon si peu discrète qu’avait Proglio de lancer, en parlant de Frérot :« J’ai trouvé mon Medvedev. »

Un jour sort dans la presse le montant du salaire de Proglio (2 millions d’euros annuels), qui cumule les fonctions de Pdg chez EDF et chez Veolia. Tollé.

Proglio lâche Veolia et garde EDF, persuadé que « Medvedev » est à l’origine de la fuite. Dix ans que la haine dure. « Henri » est derrière toutes les opérations de déstabilisation de Frérot. Mais il n’a plus la puissance d’autrefois, il loupe sa cible.

Depuis, Frérot peaufine son personnage. Il reçoit la presse, parle de bonheur, de sciences humaines qu’il faut réintroduire dans l’entreprise, de Spinoza. Il a « du fond ». « Frérot tient sa revanche. Le voilà décrit comme un grand industriel, alors qu’il est simplement un bon gestionnaire, mais ceux qui l’encensent sont précisément ceux qui vont s’en mettre plein les poches grâce à son opération : les banquiers conseils des parties, les avocats, les grandes agences de communication. Pour les salariés des deux entreprises concernées, c’est une autre affaire », rappelle un ancien de Suez.

Conseillé par Jean-Marie Messier, « un gros malin », dixit un proche de l’Elysée, il pourrait avaler son concurrent. Ou s’inventer une nouvelle proie. L’occasion de sortir le paquet de Craven et de s’en griller une.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard Enchaîné. 30/09/2020


Oui mais depuis le 30 sept … Nouvelles infos du 07 octobre 2020

Suez-Veolia : Lorsque Bercy patauge

Le 5 octobre 2020, le conseil d’administration d’Engie a accepté que Veolia achète l’essentiel de sa participation de 32 % dans Suez. L’énergéticien a ainsi ouvert les vannes à une OPA hostile du leader de l’eau et des déchets sur son rival historique. Dans cette opération à 3,4 milliards d’euros, Bercy, Matignon et l’Elysée se sont retrouvés au milieu du champ de tir, canardés par des camps opposés.

Tout ça pour que, à l’arrivée, les administrateurs d’Engie prennent une décision contraire à l’avis des trois représentants de l’Etat, qui possède 23,6% du groupe. Une sacrée baffe !

Jusqu’au bout, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a pourtant plaidé pour que Suez ait le temps de travailler à une solution qui lui permette d’échapper au raid de Veolia. Raté.

Quelques heures avant le conseil d’Engie, Philippe Varin, le président de Suez, afait porter une lettre accusatrice à Le Maire : « Nous notons que c’est la première fois dans l’histoire du capitalisme français qu’une opération de cession d’un bloc de contrôle se fait sans concertation aucune avec l’entité visée et dans un contexte d’une telle hostilité entre des sociétés cotées de cette importance. » Une attaque à peine masquée contre l’amateurisme de l’Etat actionnaire dans ce dossier.

Jusqu’à plus soif

En voici un autre exemple : le même Le Maire qui défend aujourd’hui l’indépendance de Suez a opté, en mai 2019, dans la loi Pacte, pour une privatisation totale d’Engie.

Ce qui passe par la vente de sa participation et, accessoirement, par celle des actions Suez d’Engie, laissant le numéro deux de l’eau « indépendant » mais désarmé et à la merci d’une OPA…

La guérilla entre les deux leaders de la flotte n’attriste toutefois pas Bercy. Veolia a été obligé de rehausser son offre sur Suez à 18 euros l’action. Avec un plus gros chèque, Engie pourra réaliser des investissements à même de faire grimper son propre cours, à la traîne depuis des mois. Ce qui ne peut pas faire de mal à la valeur des actions Engie détenues par l’État

Tout juste arrivé à Matignon, Jean Castex ne s’attendait pas à ce que les dirigeants de Suez résistent. Venue de l’agence Havas, sa directrice de communication, Mayada Boulos, s’occupait auparavant de la communication d’Engie. Un petit monde…

Lorsque le Premier ministre a déclaré que la fusion faisait « sens », il la croyait bel et bien pliée ! En accord avec Emmanuel Macron, Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Elysée, avait en effet, dans un premier temps, donné son feu vert à cette opération qui promet la constitution d’un champion mondial. Avant de repartir, tout comme Bercy, dans l’autre sens.

Agacé par les faux-semblants et les jeux de rôle des pouvoirs publics, Antoine Frérot, le patron de Veolia, a fini par déclarer publiquement que tous les représentants de l’Etat avaient travaillé sur cette fusion durant le mois d’août et qu’à aucun moment il n’avait été promis que cette OPA serait amicale…

Encore un combat industriel dont l’image de l’Etat actionnaire sort grandie.


O. Benyahia-Kouider. Le Canard enchaîné. 07/10/2020


Autre vision Patrick Le Hyaric

En pleine pandémie, alors qu’on affirme en public a tout va que la priorité c’est la fameuse relance et peut-être un « monde d’après », on se bat durement au sein des sièges feutrés des conseils d’administration et des lieux de pouvoir. Ici ce qui compte n’a rien à voir avec les salariés, le bien public mais bien tout à voir avec le grand capital.

Regardons ce qui s’est passé dans la semaine dans la guerre déclenchée par le mastodonte Véolia pour s’accaparer une partie du groupe Engie, c’est-à-dire Suez, qui est la deuxième grande entreprise de service de l’eau « privatisée ». A coup de plus de … 3 milliards mis sur la table, Véolia achète une entreprise comme nous allons acheter une baguette de pain.

Puis un semblant de bras de fer est organisé pour camoufler le fait que Engie est prête à vendre Suez. C’est ce qui a été fait lors du dernier conseil d’administration dans un tour de passepasse (piloté semble-t-il depuis l’Elysée) que la justice devra éclaircir.

Autrement dit la priorité pour ces gens n’est ni la relance, ni la transition environnementale, ni l’emploi mais bien la concentration du capital qui se fera au détriment du travail salarié et du prix de l’eau pour les usagers. Il est évident qu’une entreprise privée en situation de monopole fera augmenter les prix ne serait-ce que pour récupérer ces fameux 3 milliards jetés dans ce mécano capitalistique.

Or l’eau étant un bien commun public aux multiples enjeux sanitaires, alimentaires, environnementaux, on ne voit pas pourquoi elle doit être privatisée. Ces entreprises devraient être publiques et donc nationalisées.

Il faudra suivre avec attention les conséquences de la suspension par la justice, hier, de l’acquisition suite à la saisi en référé par les comités sociaux et économiques (CSE) du groupe Suez. Engie et Veolia ont annoncé leur intention de faire appel de la décision du tribunal judiciaire de Paris, laquelle a donné raison aux instances représentatives des salariés réclamant n’avoir « pas été informées et consultées régulièrement sur ce projet »


Source (Lecture libre)