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Lorsque, le 30 décembre 2019, des médecins lanceurs d’alerte de Wuhan ont signalé sur les réseaux sociaux l’apparition chez leurs patients d’un nouveau virus de type Sars, ils ont été interpellés par la police et contraints de se rétracter.

Les médias officiels ont démenti jusqu’au 20 janvier 2020 qu’une épidémie menaçait, affirmant qu’il n’y avait pas de « preuves de transmission d’humain à humain ».

Pour Pékin, il fallait absolument récrire cette page d’Histoire peu reluisante. Une version a donc été imposée à l’ensemble des médias locaux selon laquelle le Covid-19 ne serait pas vraiment chinois. « L’armée américaine pourrait avoir apporté l’épidémie à Wuhan », selon le porte-parole officiel, Zhao Lijian ; et, surtout, la pandémie aurait été terrassée de main de maître par la Chine, grâce à son modèle politique supérieur, dont la planète entière devrait s’inspirer.

CLOWN.

Les rares téméraires qui, en Chine même, ont contredit cette vertueuse interprétation des faits ont trinqué.

  • Ren Zhiqiang, un magnat de l’immobilier, qui a qualifié le numéro un chinois, Xi Jinping, de « clown assoiffé de pouvoir » pour avoir fait taire les lanceurs d’alerte de la pandémie, a été arrêté et accusé, en juillet, d’avoir « sali l’image du Parti et du pays ». Il a été condamné, le 22 septembre, à 18 ans de prison.
  • L’écrivain Xu Zhangrun, professeur de droit à l’université de Tsinghua, à Pékin, a été incarcéré une semaine en juillet par la police politique, puis licencié pour ses récents écrits. Il avait osé demander aux autorités de « [s]excuser pour leur gestion de la pandémie » et de « rétablir la vérité historique sur les causes de la pandémie et l’origine du virus ».

En Chine, « la falsification de l’Histoire est un sport national. Tout ce qui a une connotation négative pour le pays ou pour le régime doit être effacé de la mémoire collective le plus rapidement possible », expliquait déjà, voilà quelques années, l’écrivain Yan Lianke.

L’amnésie est imposée à travers une censure stricte des médias et des manuels scolaires. La répression sanglante du mouvement pro-démocratique de Tian’anmen, en juin 1989, est l’un des événements les plus tabous.

L’écrivain voyageur américain Paul Theroux rapportait, l’an dernier, avoir remarqué à maintes reprises que, dès qu’il mentionnait le massacre de 1989 dans ses conférences en Occident ou à Hongkong, deux ou trois Chinois dans l’assistance prenaient immédiatement la direction de la sortie comme s’il « avai[t] crié au feu ». On lui expliqua peu après que tous les Chinois liés au gouvernement (hommes d’affaires, professeurs…) avaient pour consigne de quitter la salle dès que le nom « Tian’anmen » était prononcé.

Sous la haute direction du département de la propagande du Parti, nombre d’autres pans de l’Histoire sont falsifiés ou biffés des manuels scolaires, des musées et des médias, la « grande muraille numérique » veillant aussi à ce qu’aucun écho extérieur ne vienne gêner la version officielle des faits.

La plupart des élèves du secondaire achèvent leurs études, persuadés que leur pays n’a combattu que pour se défendre, en dépit de l’invasion militaire du Tibet, en 1950, et de la guerre d’agression contre le Vietnam, en 1979.

CERVEAU.

« La légitimité du Parti provient de l’Histoire », avertissait, en 2015, le numéro deux du pouvoir, Wang Qishan. La Grande Famine de Mao (de 36 à 45 millions de morts entre 1958 et 1962) et la Révolution culturelle (1966-1976) sont en haut de la liste noire.

Le cadavre de cette Révolution, durant laquelle le meurtre des « ennemis de classe » fut érigé en vertu civique, est si lourd à porter que le Musée national de Chine, à Pékin, ne consacre en tout et pour tout à cette décennie que ces quelques lignes : « Lancée par erreur par des dirigeants, utilisée à mauvais escient par des cliques contre-révolutionnaires, la Révolution culturelle a plongé le Parti, le pays et le peuple dans un chaos grave et désastreux. »

Dès son arrivée à la tête du Parti, en 2012, Xi Jinping a mis en garde contre les « forces hostiles », en Chine et à l’étranger, qui « attaquent, diffament et vilipendent » l’histoire moderne de l’empire du Milieu « dans le but de renverser le Parti ». La désintégration de l’Union soviétique, en 1991, qui alerta le numéro un chinois, est en grande partie imputable à ce type de nihilisme historique.

L’outil de propagande est donc toujours plus mobilisé.

Ce lavage de cerveau est-il efficace ? En grande partie, à en croire l’écrivain Murong Xuecun : « La conséquence la plus choquante de ce mensonge collectif reste, pour moi, le singulier refus entêté de certains d’accepter la réalité. Ça va très loin, et je pense ici à ma grand-mère maternelle… qui récuse totalement l’existence de la Grande Famine, en dépit du fait qu’elle a elle-même traversé cette épreuve et que mon propre grand-père en est mort. Mais, malgré tout, elle rejette l’idée que Mao ait pu être néfaste en quoi que ce soit. La propagande a érigé chez elle un obstacle psychologique insurmontable, qui l’empêche de distinguer le vrai du faux. Elle portera, je le crains, ce mensonge en elle jusqu’à sa mort. »

Le mensonge a la vie dure.


Les dossiers du canard, hors-série N°157, octobre 2020