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Il y a une supérette, une médiathèque, une salle de sport. Dans ce village niché au coeur des Landes, tout est fait pour que les résidents, âgés de 38 à 97 ans et tous atteints d’Alzheimer, se sentent chez eux. Bienvenue dans cet Ehpad unique en France.

Marie-Christiane et Maïté (1) aiment faire un peu de balançoire après le déjeuner. L’une après l’autre, elles se poussent en riant. Ce n’est que l’affaire de quelques joyeuses minutes sous le soleil, mais, lorsqu’elles descendent de la bascule en bois, il leur est difficile de se souvenir de ce qu’elles ont mangé juste avant. Marie-Christiane et Malté font partie des résidents du Village landais Alzheimer, tout premier « village Alzheimer » en France.

Une structure inédite et semi-ouverte, inspirée par le modèle de Hogewey, construit dans la ville néerlandaise de Weesp en 2009, avec l’objectif de proposer une prise en charge différente des personnes atteintes par la maladie (elles sont 900 000 en France, 225 000 de plus chaque année). Lancé en 2013 sous l’impulsion de l’ancien président du conseil général des Landes, le socialiste Henri Emmanuelli, le projet a pris vie peu après le dé-confinement, à Dax.

Durant l’été, cent cinq personnes de 38 à 97 ans, à différents stades de la maladie mais pas en fin de vie, ont emmé­nagé dans cet Ehpad d’un genre nouveau. Quinze autres suivront, pour parvenir à un équilibre de « 120 villageois, 120 salariés, 120 bénévoles » (le ratio moyen en Ehpad est de 0,6 agent pour 1 résident).

Le village est aménagé dans un parc de 5 hectares avec étang, ânes, potager et poulailler. Les habitants sont répartis entre quatre « quartiers » de quatre maisons chacun, auxquels s’ajoute une bastide, place carrée encadrée d’arcades sous lesquelles sont regroupés différents services : supérette, médiathèque, salle de spectacle, de sport ou un immanquable salon de coiffure au charme suranné…

Le tarif à la journée est dans la moyenne des Ehpad publics landais (58 euros d’hébergement, plus 7,42 euros liés à la dépendance), malgré un coût de construction plus élevé (28 millions d’euros, contre 20 en moyenne). Marie-Christiane et Maïté habitent avec cinq autres résidents la maisonnée numéro 6, dans le quartier Côte atlantique.

Une bâtisse de 300 mètres carrés de plain-pied dont les grandes baies vitrées laissent entrevoir l’intérieur. L’architecture, l’éclairage et l’aménagement des lieux ont été pensés avec une psycho-gérontologue de l’association France Alzheimer Landes pour faciliter le quotidien des résidents. « Les maisons n’ont pas de couloirs et les espaces communs sont ouverts, sans portes, ce qui permet aux villageois de circuler sans se retrouver bloqués ou perdus tout en restant visibles pour nous », explique Delphine Fourgs, « maîtresse de maison » dépourvue de blouse blanche, comme l’ensemble du personnel.

Elle et son binôme se relaient pour accompagner les occupants de la maison 6 du matin au soir (une équipe médicale pluridisciplinaire est également présente dans le village). « Ici, la philosophie est différente des autres structures : on a le temps de prendre le temps », poursuit-elle. Bien qu’elle ait travaillé comme aide-soignante à domicile, elle connaît le manque de moyens de ses consœurs en résidences médicalisées. « On peut s’adapter à eux plutôt que de leur imposer quoi que ce soit : ils se lèvent quand ils veulent, par exemple ».

Ce matin, Delphine Fourgs a accompagné certains d’entre eux à la supérette, une échoppe sans prix ni caisse, pour maintenir l’autonomie et les acquis des résidents. Marie-Christiane et Maïté y ont pris des oranges, des pommes et des kiwis pour préparer une salade de fruits à leurs colocataires.

Les repas sont préparés par les trois cuisiniers de l’établissement, mais les résidents volontaires sont encouragés à cuisiner en appoint. « On essaye de les faire vivre comme à la maison », résume Delphine Fourgs en attrapant des feuilles et des crayons pour l’activité dessin.

La pièce à vivre et la cuisine échappent au côté aseptisé de nombreuses maisons de retraite grâce au choix de meubles et de vaisselle chinés en brocante. Devant l’entrée de sa chambre, chacun a déposé un objet dans une alcôve pour la repérer, tant qu’il le peut. Pour Marie-Christiane, ce sont dix figurines de canards représentant sa grande famille.

Aux murs de la spacieuse pièce, enfants et petits-enfants retrouvent leur visage humain sur une ribambelle de photos. Cette Parisienne loquace et distinguée a été installée par sa famille au Village landais, près d’un de ses fils vivant au Pays basque, après qu’elle a perdu en autonomie. « On est plutôt bien ici », nous dit-elle après avoir énuméré tous les prénoms de son clan. « Moi, je viens depuis très longtemps ! » déclare sa colocataire Ghyslaine, assise à la table dressée dehors pour le goûter.

« Moi, je suis ici seulement pour les vacances, enchérit Yves, l’un des deux hommes de la maison. Je pars bientôt en voyage en Asie ».

Plus qu’une nouvelle structure, le Village landais Alzheimer se veut un projet de société. L’entreprise est ambitieuse : redéfinir la place des personnes âgées et des malades ainsi que nos rapports avec eux. « Si je suis super fière de travailler ici, c’est parce que c’est un programme novateur pour le vivre-ensemble, défend Florence Laudouar, responsable de l’animation et du bénévolat.

L’objectif est de faire tomber les murs avec le reste de la population pour qui ces lieux sont souvent des repoussoirs ». Les murs sont bien là : le village est fermé, le revêtement en bois de son enceinte dissimule les portes. Mais cellesci sont vouées à être franchies par le plus grand nombre.

Les familles, d’abord, peuvent venir n’importe quand et sont incitées à passer du temps sur place par une cafétéria, des jeux pour enfants et même des studios à louer.

Des chercheurs travaillant sur la maladie d’Alzheimer sont également présents, afin d’étudier la mobilité, la motricité, les capacités cognitives des résidents et l’impact de ce cadre de vie sur celles-ci. « Il n’y a pas de recherche sur l’exemple hollandais, explique le professeur Jean-François Dartigues, neurologue chargé de la mise en place du protocole. Évaluer l’exemplarité d’une telle innovation permettra de dire si ce village mérite d’être étendu ailleurs ». Il intrigue d’ores et déjà des maisons de retraite françaises jusqu’au ministère de la Santé japonais, qui sollicitent la direction pour en savoir plus.

Par-dessus tout, le Village souhaite trouver sa place dans la cité. En ouvrant sa médiathèque ou son futur centre de soin aux Dacquois, il cherche à mélanger les habitants.

Avec le Covid-19, les lieux restent pour l’instant inaccessibles au public ; néanmoins, l’établissement compte sur ses bénévoles pour faire entrer la vie culturelle et associative par l’intermédiaire de spectacles, d’activités physiques ou manuelles.

Une lecture de poésies a justement lieu cet après-midi dans la médiathèque. « Et c’est quoi le bonheur pour vous, Nicole ? » demande l’animatrice en fin de séance. La villageoise lève la tête, le groupe attend en silence. « C’est un endroit où la vie est agréable. »

À l’ombre des pins landais, par exemple


(1) Les noms de famille ont été retirés à la demande de l’établissement.


Romain Jeanticou. Télérama. Numéro 36 91 – 10/10/2020

Source (Extrait d’un dossier « les vieux ») https://www.telerama.fr/idees/un-village-alzheimer-ou-lon-vit-comme-a-la-maison-ca-se-passe-dans-les-landes-6706793.php