Étiquettes

Sans cesse repoussé, la loi sur le grand âge, l’autonomie, les personnes dépendantes, devait être votée cet automne. Le constat et mesures sont depuis longtemps dans les tuyaux.

Le rapport Libault, en 2019 sur le vieillissement de la population française et les pertes d’autonomie à venir, préconisait d’ici 2030 l’augmentation des effectifs aidants d’au moins 20 à 30 %.

Pour Michèle Delaunay, la crise sanitaire du printemps impose un tournant radical dans l’appréhension du vieillissement de la population française. Interview.

  • Comment expliquez-vous l’éternel report de cette loi sur le grand âge et l’autonomie?

Par l’inconséquence des hommes politiques ! En 2007, Nicolas Sarkozy avait le choix entre baisser la TVA sur la restauration ou faire la loi sur la lutte contre la dépendance, qui aurait coûté à l’État la même somme. Il a choisi la baisse de la TVA, ce qui n’a eu absolument aucun impact sur l’emploi mais lui a permis d’écrire à chaque restaurateur une lettre accompagnée d’un bulletin d’adhésion à l’UMP. […]

  • Commercial à l’excès?

Les grands Ehpad privés, trop chers, ne sont plus accessibles à une majorité de Français. Et il est incompréhensible, du fait de leurs tarifs, que le personnel n’y soit pas plus nombreux, et mieux payé . Or ce sont dans ces Ehpad commerciaux qu’il y a eu au printemps dernier le plus grand nombre de décès. Mon livre est sorti avant le Covid. Je voudrais y ajouter un chapitre sur cette crise, peut-être lors d’une édition de poche, parce que les aides-soignants, si peu payés, doivent pouvoir l’acheter. Ou alors j’écrirai un petit pamphlet sur les leçons à tirer, demandant que l’on travaille à des données scientifiques, et non à des impressions et du ressenti, pour faire évoluer le modèle des Ehpad. Nous avons un institut d’épidémiologie à l’université de Bordeaux que je souhaite engager sur ces sujets, et nous travaillons à l’idée d’un gérontopôle en Nouvelle-Aquitaine.

  • Comment aurait-il fallu gérer en mars la crise sanitaire dans les Ehpad?

Le confinement était nécessaire pour le groupe, mais le confinement individuel dans les chambres et la solitude dans laquelle ont été laissés les âgés, jusqu’au seuil de la mort, ont été inacceptables. Les résidents d’Ehpad, ainsi que les personnes âgées à domicile confiées à l’hôpital, n’ont pas revu leur famille. Les transferts en réanimation ont été excessifs, déraisonnables, liés à une faible médicalisation des Ehpad (la plupart ne disposent même pas d’une bouteille d’oxygène). Une aide-soignante, seule la nuit, qui voit un malade s’étouffer, ne peut prendre la responsabilité de le laisser mourir sur place. Dans l’Ehpad de Mougins, qui a perdu vingt-quatre pensionnaires, c’est le voisinage qui a prévenu les autorités de santé d’une accumulation de corbillards devant l’entrée. Pour éviter cela, les établissements ont donc ensuite confié aux hôpitaux beaucoup de malades, mais sans espoir de guérison.

La loi grand âge prévoit de remédier à ce sous-équipement médical des Ehpad. […] …un rapport à Régis Aubry, médecin-chef du service des soins palliatifs du CHU de Besançon et ex-président de l’Observatoire national de la fin de vie. Il en avait conclu que les résidents d’Ehpad qu’on envoyait à l’hôpital mouraient dans les vingt-quatre heures, et recommandait déjà, bien avant le Covid, de ne mettre en réanimation que les patients avec des chances de guérison relativement solides.

  • Ne pourrait-on « noter » les Ehpad selon leur offre médicale ?

II faudrait qu’ils soient reconnus selon des critères sanitaires, c’est-à-dire leur niveau de médicalisation et le personnel de nuit. Or les catégories reposent aujourd’hui sur des notions de confort, les plus chers jouant sur le décor et la taille des chambres, mais la médicalisation ne suit pas. On va pourtant dans un Ehpad pour avoir une sécurité sanitaire ! Je ne suis pas pressée d’y entrer, mais si je devais le faire, je voudrais savoir comment ma mort, ma fin de vie, comme on dit maintenant, serait accompagnée.

  • L’entrée en Ehpad est de plus en plus tardive. Le vieillissement est sans cesse retardé, vous préférez parler de longévité…

L’un est une épreuve, l’autre est une chance. […]

  • Les générations du baby-boom sont au pouvoir. Pourquoi n’accordent-elles pas davantage d’attention au vieillissement, qui les concerne au premier chef ?

C’est incompréhensible ! Entre 1946 et 1973 naissaient chaque année deux cent mille bébés de plus qu’aujourd’hui. La France a connu le baby-boom le plus long et le plus puissant de tous les pays européens. Cela signifie qu’environ vingt millions de personnes vont mourir d’ici à 2050. […]

  • Vous prônez le développement des habitats partagés, sur le modèle des Babayagas de Montreuil, fondé sur l’entraide par la féministe Thérèse Clerc…

Ce type de petites structures cocréées va se développer partout, parce que les boomers nés avant ou après 1968 placent la liberté au cœur de leurs valeurs et ne supporteront pas de vieillir enfermés en Ehpad ! […]

  • Vous constatez que les baby-boomers sont une génération pivot et qu’ils s’occupent autant de leurs parents que de leurs petits-enfants…

On dit souvent que c’est une génération égoïste, mais ce sont eux (elles, surtout, en majorité des femmes) qui portent aujourd’hui l’attention aux grands âgés (contrairement aux générations précédentes, qui voyaient leurs parents mourir beaucoup plus jeunes). Ces baby-boomers « aidants » ont souvent affaire à des parents Alzheimer, et cela entraîne des situations déchirantes. Ils s’occupent de leurs parents… alors que bon nombre d’entre eux n’ont pas d’enfants pour, à leur tour, prendre soin d’eux. 20 % des hommes et 7% des femmes resteront sans descendance. Les âgés isolés sont de plus en plus nombreux. Personne ne s’intéresse à cette question, alors que sur celle du patrimoine des boomers il y a des livres entiers…

  • Dans leur désir de liberté, les boomers ont pour vous tout révolutionné sur le terrain des mœurs. Vont-ils aussi révolutionner la mort ?

Je ne pense pas. Beaucoup veulent qu’on permette le suicide médicalement assisté. Ma grande crainte, si une telle loi était votée, c’est le sort des Alzheimer, à cause du manque d’accompagnants. Quand on a adopté en 2016 la loi Claeys-Leonetti sur la fin de vie, afin d’élargir la loi précédente, les députés belges nous ont conseillé d’être prudents : dans leur pays, 90% des suicides assistés concernent des malades d’Alzheimer, qui par définition n’ont plus toutes leurs facultés. Le « mandat de protection future », acte juridique qui permet de désigner la personne que vous jugez capable de décider pour vous si vos facultés s’altèrent, devrait pouvoir prévenir les éventuelles dérives. Mais cette possibilité est peu utilisée, et personne n’en parle. Les boomers ont encore des efforts à faire !


Propos recueillis par Vincent Remy. Télérama – N°3691 – 07/10/20