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A l’occasion de la sortie du livre Charlie Hebdo, 50 ans de liberté d’expression, une question nous est souvent posée : a-t-on le droit de rire de tout ?

La réponse que nous faisons est simple : la loi définit un cadre suffisamment grand pour exprimer nos opinions, et nous acceptons qu’en matière de liberté d’expression, comme pour les autres libertés fondamentales, il existe des limites qui ne sont pas celles d’une censure qui réprime, mais celles du droit qui protège autrui des excès que sont la diffamation, l’injure, l’appel au meurtre ou l’incitation à la haine raciale.

Charlie Hebdo a toujours milité contre toutes les formes de censure, mais n’a jamais eu la naïveté de croire qu’aucune borne n’était nécessaire et que la loi n’avait pas la légitimité d’en créer pour servir l’intérêt général.

La semaine dernière, sur les ondes de France Inter, le sociologue Geoffroy de Lagasnerie a développé une conception de la légalité bien différente en déclarant : « Le respect de la loi n’est pas une catégorie pertinente pour moi. La question est la justice et la pureté, ce n’est pas la loi […] Je ne crois pas que les gouvernants obéissent beaucoup à la loi. Je ne vois pas pourquoi nous, nous devrions le faire ».

Et sur la censure : « J’assume totalement le fait qu’il faut reproduire un certain nombre de censures en vérité dans l’espace public pour rétablir un espace où les opinions justes prennent le pouvoir sur les opinions injustes ».

Dépité de constater que toutes les formes de lutte politique mises en œuvre par la gauche depuis des décennies n’avaient pas réussi à faire vaciller l’ordre réactionnaire sous l’empire duquel il survit, Geoffroy de Lagasnerie appelle à « sortir de notre impuissance politique », formule qui est aussi le titre de son dernier livre.

Son intervention radiophonique en a fait réagir beaucoup, étonnés d’entendre invoquées (comme des nouveaux totems) les expressions « pureté », « opinions justes », « opinions injustes » ou « censure ».

Après avoir écouté ce discours enflammé débité à la vitesse d’un fusil-mitrailleur, on hésite entre le rire et la déprime, car on sent transpirer à chaque mot la fascination pour la violence, dernier espoir pour déstabiliser l’ordre social répressif actuel, puisque le débat démocratique n’y est pas parvenu.

Chaque génération réinvente l’eau chaude, et celle de Geoffroy de Lagasnerie semble redécouvrir les vertus supposées de la « censure », de la « pureté » ainsi que l’exaltation de la révolte contre l’État, la droite, le pouvoir, l’injustice et la souffrance des corps, comme on découvre la branlette quand arrive l’adolescence.

Après les staliniens des années 1950, les maoïstes des années 1960, les trotskistes des années 1970, les altermondialistes des années 1990 et les black blocs des années 2000, il nous faut accueillir les impuissants des années 2020.

Car c’est bien l’impuissance qui caractérise ce catéchisme qui a pourtant la haute ambition de vouloir nous en débarrasser. Ces vaticinations très élaborées pour désigner les lieux de pouvoir à conquérir sont plus modestes quand il s’agit d’exposer les mesures qu’il faudra mettre en œuvre quand, demain, leurs oracles accéderont aux responsabilités.

La question étant « la justice et la pureté, mais pas la loi », les « opinions injustes » seront logiquement terrassées par les « opinions justes », car en l’absence d’une définition de ce qui est juste et injuste (puisque la loi ne sera plus légitime à le faire), c’est l’ère du mysticisme politique qui s’annonce, où les tourments de notre âme agressée par les souffrances du monde nous investiront d’une légitimité suffisante pour définir ce qui a le droit d’exister et ce qui n’a plus le droit d’exister.

Ivres de conquérir le pouvoir sans en demander le droit à quiconque, plus personne ne nous tirera dessus avec des Flash-Ball ou des kalachnikovs, car c’est nous qui le ferons contre les pourvoyeurs d’injustice et de souffrance.

Les sorciers se prendront pour des médecins, les professeurs parleront comme des messies, et il ne restera plus qu’à franchir la dernière étape, celle où chacun d’entre nous deviendra Dieu lui-même, débarrassé des lois humaines.

Le rêve enfin exaucé de tous les impuissants.


Riss. Titre original : « les impuissants au pouvoir ». Édito de Charlie hebdo. 07/10/2020