Étiquettes

,

Un sacré finaud, cet Antoine Frérot ! Pour éviter, en rachetant son rival Suez, d’être accusé de créer un quasi-monopole dans les « services à l’environnement », le PdG de Véolia s’était engagé, sitôt l’affaire conclue, à céder la filiale eau de Suez en France. En revanche, le leader mondial de ces services écolos ne s’est pas appesanti sur le sort réservé à la branche déchets et recyclage de Suez. Et pour cause…

Auditionné le 23 septembre [2020] par les députés de la commission des Finances et celle des Affaires économiques, Antoine Frérot a balayé les risques d’atteinte à la concurrence : « Dans les déchets, les chevauchements sont moins sérieux car il existe, en dehors de Veolia et de Suez, quatre ou cinq groupes, Derichebourg, Séché, Paprec ou Ortec, qui sont prêts à se renforcer dans ces métiers. »

Il est vrai que les détritus de Suez aiguisent les appétits. Avec un chiffre d’affaires 2019 de 3,5 milliards d’euros et 16.000 salariés, ce secteur constitue la première activité de Suez (loin devant la flotte !).

Pour échapper à l’offensive de Veolia, Suez a logé son eau dans une fondation de droit néerlandais, rendant ses activités incessibles pour quatre ans. Mais il ne pourra en faire autant avec la branche ordures, éclatée en une myriade de sociétés.

Si Frérot la rachète, « la part de marché de Veolia et de Suez réunis dépassera 50 % dans au moins 50 départements ! » prévient Jean-Marc Boursier, directeur général adjoint de Suez chargé de la région France.

A ce compte, la Commission européenne pourrait sévir et exiger une réduction de la part de marché du nouvel ensemble.

Tasse ton bac d’abord !

Car, en Ile-de-France, par exemple, Veolia et Suez possèdent à eux deux 60 incinérateurs (pas loin de la totalité). Et, pour la collecte des immondices, la position du duopole serait ultra-dominante dans au moins trois régions : le Grand Est, le Nord et l’Ile-de-France.

Peu de risques que les concurrents français cités par Frérot contestent cette hégémonie en rachetant des filiales : ils n’en ont guère les moyens.

Des fonds d’investissement ou des boîtes étrangères pourraient, en revanche, profiter du gâteau. Miam miam !

Des groupes chinois, par exemple.

En 2016, Beijing Enterprises Holding Limited est devenu le roi de la méthanisation des déchets allemands. Cette même année, le groupe espagnol Urbaser est tombé dans l’escarcelle d’un consortium chinois. Lequel a enlevé à Suez, en septembre 2019, le contrat d’exploitation (quelque 215 millions d’euros sur huit ans) du plus gros incinérateur d’ordures ménagères d’Europe, installé à Issy-les-Moulineaux.

En défendant son projet de fusion, Frérot explique qu’il créera un ensemble assez puissant pour résister aux concurrents étrangers. Il va peut-être, au contraire, leur ouvrir les portes en grand…


Odile Benyahia-Kouider. Le Canard enchaîné. 30/09/2020