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« Il devient important de se débarrasser du Quai d’Orsay », avait lancé M. Nicolas Sarkozy au cours de sa campagne présidentielle de 2007 (1).

Quelques années plus tard, un diplomate en poste témoigne : « Le Quai est souvent mis devant le fait accompli. On découvre des trucs dans le journal décidés par l’Élysée, comme l’initiative sur la Libye. Dans le même temps, il n’est pas rare que de simples conseillers techniques de l’Élysée interpellent directement les directions du Quai. Résultat, avec ces demandes immédiates sur des dossiers de fond, on ne réfléchit plus à ce qu’on fait. Et puis, chaque fois que Macron intervient, on ne sait pas ce qu’il va dire : c’est déstabilisant. »

Le malaise s’explique aussi par une paupérisation accrue du troisième réseau diplomatique mondial : malgré l’entretien de 178 ambassades et représentations permanentes, de 88 consulats, le ministère pèse moins de 1 % du budget de l’État.

En trente ans, le Quai d’Orsay a perdu 53 % de ses effectifs, dont un tiers ces dix dernières années. Il employait 13.791 personnes à temps plein pour l’ensemble du réseau diplomatique en 2018.

M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères de 1993 à 1995, puis de 2011 à 2012, se souvient : « Quand je suis arrivé, j’ai trouvé un Quai qui avait le blues. Nos diplomates sont prompts à s’angoisser, à considérer que la fonction a perdu de son intérêt. La maison se sentait abandonnée après le passage de Roland Dumas. J’essayais de considérer les diplomates, de les écouter. Chaque jour, je m’astreignais à lire une cinquantaine de télégrammes diplomatiques et je les annotais. » M. Juppé est l’un des ministres qui se sont battus pour son budget : « La principale difficulté que j’ai rencontrée, c’est celle des moyens. Bercy a toujours considéré que les ambassadeurs ne faisaient qu’organiser des thés avec des petits-fours. Au fil des années, le Quai a été maltraité. Cette question de l’adéquation des moyens avec une ambition mondiale d’influence n’a jamais été réglée. »

Ainsi, les grands groupes privés et les riches donateurs sont appelés en renfort par les ambassades pour financer de plus en plus de manifestations françaises à l’étranger (2).

En Afrique, c’est la puissante Agence française de développement (AFD) qui a pris l’ascendant sur le Quai d’Orsay en finançant pour près de 1,6 milliard d’euros de projets dans le Sahel : « On amène les entreprises françaises en Afrique pour investir sur des projets de développement durable », se félicite son patron Rémy Rioux, parfois considéré comme le « ministre bis des affaires étrangères ».

Au-delà des moyens, la priorité donnée ces dernières années, en particulier par M. Laurent Fabius, à la « diplomatie économique » a renforcé la pression des chiffres sur les ambassadeurs.

Résultat, ils sont de plus en plus nombreux à aspirer à vendre leurs services en fin de carrière. Ancien secrétaire général du Quai, M. Gérard Errera conseille le groupe financier Blackstone et l’opérateur téléphonique chinois Huawei. M. Jean-David Levitte, qui fut conseiller diplomatique des présidents Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, a été recruté comme conseiller spécial par Rock Creek Global Advisors, une société de conseil fondée par M. Joshua Bolten, ancien directeur de cabinet du président George W. Bush.

Plus récemment, l’ancien ambassadeur à Tel-Aviv et à Washington, M. Gérard Araud, a rejoint la société de communication de M. Richard Attias, qui appartient aujourd’hui pour moitié à un fonds souverain saoudien.


Marc Endeweld. Le monde diplomatique. Titre original : « Pantouflage diplomatique ». Extrait d’un ensemble d’articles : « M. Macron et l’état profond ». Source


  1. Cité dans le récit de campagne de Yasmina Reza, L’Aube le soir ou la nuit, Flammarion, Paris, 2017.
  2. Cf. Vincent Jauvert, La Face cachée du Quai d’Orsay. Enquête sur un ministère à la dérive, Robert Laffont, Paris, 2016.