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La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) était entendue la semaine dernière, lors du procès des attentats de janvier 2015. Une audience qui était très attendue, tant les zones d’ombre sont importantes dans le suivi des frères Kouachi. Si les services de renseignements déjouent régulièrement des projets d’attentat sur le territoire, les erreurs ou grosses boulettes sont toutefois nombreuses et surprenantes. Florilège.

« Salut Akhi. » Sur les écoutes de messages vocaux des Soldats d’Allah, un groupe de djihadistes poursuivis pour des projets d’attentat en 2015, ce mot « Akhi » revenait souvent. Ça signifie « mon frère ». Mais dans la transcription de ces messages (que nous avons pu consulter), le service de renseignements estime que les membres de ce groupe s’adressent à un certain « Harry ». Les agents pensent que c’est un autre individu de ce même groupe. Ils le notent même comme une personne « à identifier ».

Fausse piste, temps perdu, tout ça parce que l’agent en charge des écoutes ne parlait pas l’arabe. Même souci pour l’attentat avorté de Villejuif, en 2015 : dans la lettre de mission envoyée à Sid Ahmed Ghlam, il était écrit, à la fin, « Rabbi Yahfadek. » La Sous-Direction AntiTerroriste (SDAT) pense alors qu’il s’agit du prénom et du nom de celui qui a écrit la lettre, nous raconte un ancien des services. Sauf que « rabbi yahfadek », ça veut dire… « Dieu te garde ».

Au centre de lutte contre les criminalités numériques, un service rattaché à la gendarmerie, appelé dans le jargon C3N, c’est le chef du service lui-même qui admet au tout début 2016 qu’il n’y a aucun arabisant pour suivre l’activité des djihadistes sur les réseaux sociaux.

Dans un documentaire diffusé dans l’émission Spécial investigation, sur Canal +, en 2016, il répondait : « Pas de problème, on a Google Translate. » La scène est digne du film OSS 117.

Depuis, on nous assure que des personnes arabisantes ont été massivement recrutées dans les services de renseignements. Il aura donc fallu quelques bourdes et le choc des attentats pour comprendre qu’il valait mieux parler arabe pour suivre l’islam radical.

Mais il y a pire que ces ratés linguistiques.

Certains radicalisés étaient bel et bien suivis, mais sans que les services ne puissent empêcher leurs projets d’attentat. C’est le cas d’Inès Madani, l’une des djihadistes qui a tenté de faire exploser une voiture remplie de bonbonnes de gaz près de Notre-Dame de Paris. Elle apparaît d’ailleurs dans ce même documentaire de Spécial investigation, pour lequel le journaliste Ali Watani avait infiltré pendant six mois une cellule djihadiste. Elle remettait alors en main propre des lettres manuscrites de « consignes » pour de prochaines attaques. On la voit donc à l’image — certes floutée, mais les services ont eu accès au film sans floutage six mois avant sa tentative d’attentat. « Elle apparaît dans mon doc, elle évoque ces projets d’attentats, mais ensuite, elle n’est même pas inquiétée », déplore le journaliste.

Si l’attentat des bonbonnes de gaz a échoué, c’est parce qu’elle s’est trompée de mode opératoire, pas parce qu’on l’a arrêtée à temps.

Énorme fiasco aussi pour les services qui auraient pu empêcher l’attentat de Saint-Étienne-du-Rouvray, dans lequel le prêtre Jacques Hamel a trouvé la mort. L’un des auteurs de l’attaque, Adel Kermiche, était en effet étroitement surveillé. Une note avait été rédigée par la Direction du Renseignement de la préfecture de Police de Paris (DRPP) à destination de la DGSI (autorité compétente, puisque Kermiche habitait la région rouennaise) pour alerter sur son projet d’attentat, qu’il avait annoncé sur la messagerie cryptée Telegram. Mais il faut l’approbation des supérieurs.

Manque de pot, les gradés qui doivent signer sont en vacances, alors la note reste lettre morte, comme l’avaient révélé plusieurs médias. Pour camoufler la bourde, la DRPP aurait même demandé au rédacteur de postdater la note, faisant croire qu’elle a été écrite après l’attaque.

La préfecture de police, de son côté, a démenti. Difficile de prouver l’antidatage, mais une source nous confirme en tout cas que le document n’a jamais été transmis, pour cause de vacances.

Autre problème, le manque de coordination entre les services.

Les renseignements espagnols avaient alerté la France lorsque Ayoub El Khazzani, qui projetait l’attentat du Thalys, avait passé la frontière. Mais le signalement s’est perdu dans les méandres administratifs. « Je n’ai jamais reçu le signalement, alors que c’était ma zone, raconte le policier Noam Anouar, qui était alors en charge de la surveillance de l’islam radical en Seine-Saint-Denis. Ça passe d’abord par l’ambassadeur, qui en avise un attaché de sécurité intérieure, qui en parle à la direction de la coopération internationale, puis ça redescend à la DGSI ou à la DRPP. Mais là, ça s’est arrêté en cours de route. »

À cela s’ajoute un manque de moyens. À cette époque, en 2015, Noam Anouar avait la possibilité de mettre sur écoute seulement 11 numéros pour 900 « fichés S » présents dans le 93. « Quand on voulait une nouvelle ligne, on nous imposait d’en supprimer une », nous explique cet ancien des renseignements.

« Le problème majeur des services, c’est avant tout un défaut d’analyse des informations dont ils disposent », explique le chercheur Hugo Micheron, auteur du livre Le Jihadisme français. L’exemple de Mohamed Merah est le plus flagrant.

Dès 2006, il est « fiché S », on connaît ses séjours à Artigat, filière djihadiste basée en Ariège, et en Afghanistan. Et pourtant, un service veut le recruter comme source ! Un autre service toutefois flaire le problème et s’y oppose. « Comme c’est un délinquant, les renseignements pensent que c’est juste une petite rappe, et ne voient pas qu’il est endoctriné. Ils avaient du mal à comprendre ce type de profil hybride ».

Erreur aussi de le penser « loup solitaire », comme Squarcini, l’ex-patron des renseignements, l’avait alors assuré à plusieurs reprises. « C’est une analyse lamentable et fausse », tacle Micheron.

Autre erreur, pointe le chercheur, celle d’avoir laissé partir les premiers djihadistes en Syrie à l’été 2012, dont, parmi eux, les frères Clain. « À ce moment, les renseignements se disaient : « On a du mal à les gérer sur le territoire, autant les laisser partir ». Ils n’avaient pas prévu qu’ils deviendraient des « mentors » du djihadisme, invitant d’autres à les suivre.

La tuerie de Merah, d’ailleurs, a été perçue comme un « signal » pour beaucoup de djihadistes: « Ça signifiait pour eux que, maintenant, c’était possible de faire le djihad non plus en partant en Syrie, mais sur le sol français. Et ça non plus, ça n’a pas été perçu par les renseignements ». Décidément, on pensait le « bureau des légendes » un peu plus éclairé et efficace. Dans le contexte actuel, on espère vivement que les choses ont changé depuis ces ratés.


Laure Daussy. Charlie hebdo. 30/09/2020


(*) Services de renseignements français