Étiquettes

Procès des attentats de janvier 2015, vingt-deuxième jour : l’insupportable

Claude Hermant parle, et rien n’avance, sauf l’ignominie.

Je vous parlais hier de Claude Hermant, cet homme qui est à l’origine du trafic d’armes ayant rendu possible l’assassinat de Clarissa Jean-Philippe et la tuerie de l’Hyper Cacher, et dont les fusils d’assaut et les pistolets semi-automatiques ont été retrouvés en possession de Coulibaly. La défense ayant sollicité son témoignage, nous l’attendions ce matin, dès le début de l’audience. Nous l’avons attendu longtemps.

Le président avait pris soin de nous communiquer, pour patienter, un message de Patrick Halluent, autre témoin, autre trafiquant du Nord, belge celui-là, qui prétextait des risques sanitaires liés au Covid pour ne pas se déplacer jusqu’à un tribunal français. Ce à quoi Me Cechman répliqua : « Pour un trafiquant d’armes, s’enquérir de la morbidité de ses concitoyens est relativement amusant ».

Puis le président suspendit l’audience, et alors que la plupart des avocats et des journalistes avaient quitté la salle, nous sommes restés Riss et moi à discuter du numéro de Libération dont l’équipe de Charlie Hebdo était hier l’invitée. C’est ainsi qu’en relevant la tête nous avons surpris trois accusés hilares penchés derrière la vitre de leur box sur la lecture d’un journal : ils lisaient Charlie.

Quand enfin Claude Hermant a fait son apparition, mi-molosse mi-gladiateur, t-shirt XXL trempé de sueur, le crâne rasé d’un Marlon Brando en surpoids et l’air d’un barbouze de roman de gare, le président de la cour, contre toute attente, et à rebours de la procédure qui exige qu’on laisse parler un témoin sans lui poser de questions au préalable, s’est mis à lui passer un savon pour son retard, mais aussi pour son activité : « Vous êtes un trafiquant d’armes », lui a-t-il dit, ce qui, de fait, était difficilement réfutable. « Ça vous fait quoi, continuait le président, qu’on n’avait pas encore connu aussi incisif, d’être devant cette cour d’assises, sachant que les armes que vous avez eues entre les mains ont fini entre celles de terroristes qui ont tué des personnes ? »

Claude Hermant jura qu’il n’y avait pas de nuit sans qu’il y pensât. Puis, prenant le ton d’un policier confessant une bavure, il développa une théorie selon laquelle il s’agissait d’un « énorme loupé » : « Il y avait la possibilité d’arrêter ces attentats, dit-il, les services étaient dessus. » Claude Hermant ne cessa en effet de se présenter comme une « source » de la gendarmerie de Lille, un « infiltré » qui n’aurait vendu des armes que sous le contrôle de la gendarmerie : « Je vends des armes pour infiltrer », osa-t-il.

Cette fable, avérée jusqu’à un certain point par des gendarmes qui témoignèrent à leur tour en réalisant l’exploit de ne rien dire, devint aussi pénible que grotesque lorsque Hermant, bandit notoire et condamné, commença non seulement à justifier ses pires forfaits par sa soi-disant couverture, mais à prétendre, sans rire, se protéger derrière le secret défense.

Voilà que cet homme responsable de la tuerie de l’Hyper Cacher (et dont certains avocats de la défense pensent qu’il devrait être mis en examen pour complicité de terrorisme) se permettait de taire son trafic pour préserver la confidentialité de ses opérations. Il se permettait également de justifier son trafic, parlant de son commerce comme d’une activité légale, qu’il compara à celle de Marcel Dassault. Ainsi précisa-t-il sa vocation : « Je réponds à la demande d’un million de passionnés, de chasseurs » — ce à quoi le président, décidément désireux d’en découdre, répliqua : « Des fusils d’assaut pour des chasseurs ? »

Il aurait effectué des commandes d’armes par centaines ? « J’étais aux ordres des gendarmes », répond-t-il, imperturbable.

Alors qu’en est-il ? Dans la procédure lilloise, qui l’a jugé bel et bien pour trafic d’armes, et condamné à huit ans de prison (peine qu’il a semble-t-il déjà purgée, puisqu’il se présentait ici en liberté conditionnelle) on peut lire : « A rendu des services en qualité d’informateur et a fini par croire à son impunité (…) Personne responsable de sa dérive criminelle, son statut d’informateur favorisant une telle dérive. »

Je crois qu’on ne saurait mieux dire. On en vient d’ailleurs à se demander si Hermant, tenu à l’écart de la procédure terroriste, n’est pas effectivement protégé. Et puis on en revient à la sempiternelle question : qui est responsable de la remise d’armes finales à Coulibaly ? Car ces armes ont bel et bien été rapatriées en région parisienne afin d’être livrée à Amedy Coulibaly qui, pour cette tâche, avait délégué certains de ses comparses.

L’audition de Claude Hermant n’ayant rien fait avancer, on peut continuer à penser que ces comparses (peut-on oser le mot « complices » ?) sont présents dans le box des accusés : je rappelle que les seuls, parmi eux, à avoir effectué des voyages dans le Nord de la France sont Amar Ramdani et Saïd Makhlouf, qui s’obstinent à prétendre n’y être allés que pour donner des couvertures à un ami détenu et y avoir des « relations tarifées », comme ils disent (l’un, Ramdani, ayant alors attendu l’autre, Makhlouf, dans la voiture).

Je m’arrête : il est des soirs où ce procès devient extrêmement pesant, où la violence de ce qui se déchaîne à travers l’impudence criminelle nous prend à la gorge. Comment supporter ce monde où tout semble souillé par le trafic ? Où les criminels jouent aux vertueux, où les gendarmes disent qu’ils ne sont pas experts en armes et simulent une ignorance intenable, où un Claude Hermant, au comble de la mythomanie et du foutage de gueule, dit : « Je suis de gauche », et où finalement apparaît au tribunal, tout en fin d’audience, comme dans un cauchemar, le rival d’Hermant, son âme damnée mutique, qui semble porter en lui la masse d’ignominie de tout ce procès, un homme surnommé « Il Monstro » dont je ne veux même pas écrire le nom.

C’est vrai, c’est insupportable. Il faudrait alors se détourner et ne plus y penser, oublier les menteurs et les délinquants. Oublier ce monde infernal où le massacre des innocents est recouvert par le blabla des impunis. Mais il y a les morts, il y a les survivants, et eux, je ne veux pas les oublier : alors je vais au procès chaque jour écouter le pire, et j’écris.


A suivre … pour un autre jour d’horreur et magouilles …


Yannick Haenel & François Boucq  – auditeurs au procès Charlie Hebdo Hyper Cacher – Source


Un grand merci à Danielle R. pour nous avoir signalé cet article paru le 02 Oct 2020 sur le Web – Blog de Charlie Hebdo -.