Étiquettes

Alors que la pandémie de Covid-19 pourrait faire basculer encore plus de personnes dans la précarité, le Secours populaire français (SPF) dévoile aujourd’hui [30/09/2020] son baromètre de la pauvreté. Pour sa secrétaire générale, Henriette Steinberg, les signaux sont particulièrement inquiétants. Entretien.

Partout en France, le SPF fait le même constat : une dégradation des conditions de vie des personnes en situation de précarité et des personnes frappées de plein fouet par la crise sanitaire et économique. Une situation qui a poussé l’association à multiplier les initiatives de solidarité.

Pour la 14e année consécutive, le SPF dévoile son baromètre de la pauvreté. L’enquête mesure une angoisse sur l’avenir.

Henriette Steinberg Il y a quelque chose qu’il faut bien mesurer. Le seuil de pauvreté, chiffre Insee, s’établit à 1 063 euros. Il concerne dans notre pays 9,3 millions de personnes. Sachant, et le sondage le dit très bien, qu’aujourd’hui, le niveau du Smic (1 219 euros) se situe en dessous du seuil de pauvreté subjectif, estimé selon notre sondage à 1 228 euros. Je ne suis pas sûre que tout le monde ait bien pris la mesure de la chose. Cela veut dire qu’on n’a pas 9,3 millions de personnes concernées ; on dépasse les 12 millions ! On va aller jusqu’où comme ça ?

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué cette année ?

Henriette Steinberg Les nouveaux bénéficiaires : des personnes qui sont venues pour la première fois au Secours populaire. Sur le terrain, on a rencontré des gens qui n’avaient pas mangé depuis deux ou trois jours, des personnes qui ne savaient pas à qui faire appel car elles n’avaient jamais été confrontées à une telle situation. Au bout de deux mois de confinement, nous avions aidé 1 400 000 personnes, dont 45 % de nouveaux bénéficiaires. Nous n’avons pas les chiffres actualisés, mais on doit être au-delà de 2 millions. Toutes les fédérations ont enregistré entre un tiers et la moitié de bénéficiaires supplémentaires… Et cela concerne toutes les catégories d’emploi, commerçants, gérants d’entreprises. C’est un signal particulièrement inquiétant. Cela signifie qu’on assiste à un mitage de l’activité dans notre pays.

Mais ce n’est pas le seul signal inquiétant…

Henriette Steinberg D’une manière générale, la situation s’aggrave, et ce, presque sur tous les fronts, malgré ce qui a été fait par la puissance publique : une personne interrogée sur trois a subi une perte de salaire ; 81 % des Français estiment que leurs enfants ont plus de risques de connaître la pauvreté, une proportion en hausse de 2 points après une baisse continue depuis quatre ans ; et c’est sans parler de la peur de basculer dans la pauvreté, qui est en hausse de 3 points par rapport à 2019. Par rapport à 2007, cela représente une hausse de 12 points !

On assiste non seulement à une inversion de la tendance, mais à une montée en puissance. Le fait que 44 % des parents pensent que leurs enfants ont pris du retard à l’école, depuis le début de la crise sanitaire, est inquiétant pour les plus fragiles, pour qui on peut parler de double, triple, voire quadruple peine ! Il y a eu une aggravation en profondeur. Il faut des solutions qui ne soient pas un emplâtre sur une jambe de bois.

Quelles solutions proposez-vous ?

Henriette Steinberg Nous ne voulons pas subir, nous agissons ! On a lancé une grande campagne pour mettre à disposition des jeunes, mais aussi des familles, des moyens informatiques avec des formations. Ne pas y avoir accès, c’est prendre le risque, demain, d’être des laissés-pour-compte. Il y a bien évidemment tout le volet vacances, éducation populaire.

On se bagarre aussi sur les questions d’alimentation, de qualité. C’est pour ça qu’on a développé un programme de rencontres avec les marchés d’intérêts nationaux dans toute la France. C’est inédit. On a le soutien du PDG de Rungis.

C’est bien la preuve que ceux qui font tourner le pays entendent les mêmes échos que nous. On voudrait bien, d’ailleurs, que ceux qui sont aux manettes les entendent avec la même attention et que les mesures qui sont prises tiennent compte du réel.

Le SPF a comptabilisé 5 000 nouveaux bénévoles. Une touche positive ?

Henriette Steinberg Deux tiers des personnes interrogées se disent prêtes à s’impliquer plus pour aider les plus fragiles. Cela démontre que, malgré la crise, on n’est pas face à une population désabusée. C’est un indicateur qui va dans notre sens : mettre en mouvement le plus de personnes possible, d’où qu’elles viennent. C’est un gage d’avenir, de solidarité et d’échange. C’est comme ça qu’on a mis en place les distributions alimentaires pour les étudiants, ce qui a créé des réseaux, des élans, qui, après, essaiment.

Un élan de générosité qui émane des entreprises privées…

Henriette Steinberg Nos appels à la solidarité sont entendus au-delà des donateurs individuels. Il y a quelques années, nous avions mis en place une initiative en partenariat avec Louis Vuitton envers des femmes en difficulté. Ces « journées pour soi » ont été renouvelées. Et elles ont donné des idées à d’autres : des entreprises s’impliquent dans certaines de nos initiatives. Et avec la crise du Covid, ce soutien s’est amplifié.

On l’a vu au niveau national et à l’échelle des territoires. Et cela prend une ampleur qu’on n’a jamais connue. Il se passe quelque chose, un élan de générosité sans précédent. La période a conduit de nombreuses personnes et entreprises à se poser des questions. On verra si ça se poursuit… Ce qui est sûr, c’est que dans les semaines qui viennent, les besoins vont encore augmenter.


Propos recueillis par Alexandra Chaignon. L’Humanité. Titre original : « Henriette Steinberg : « On rencontre des gens qui n’ont pas mangé depuis trois jours » ». Source