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Ouf. Mais un de moins de ces présentateurs arrangeurs malaxeurs d’évènementiels ne résoudra pas pour autant la diffusion d’infos objectives et argumentées, exemptées d’arrières pensées, d’omissions, d’un savant triage, pour ne pas dire orientations … MC

Jean-Pierre Pernaut

Lundi, on sera encore en été, mais plus mardi, et en Moselle il fait encore bien beau, il faut dire que l’été a été chaud, même si ça pourrait ne pas durer, allez savoir. Et, au fait, c’est bientôt l’ouverture de la chasse.

Dans le Nord, on est rudement contents de ce grand moment de fraternité qui vient, car « la convivialité est très chère aux chasseurs ». Un chasseur présente son chien : « Marley, comme Bob. » Voilà un des moments forts, le vendredi 18 septembre, du JT de mi-journée de Jean-Pierre Pernaut, le plus regardé d’Europe.

Dessin de Kiro – Le Canard Enchaîné – 23/09/2020

Il s’en va, donc, après trente-trois ans de bons et loyaux services. Francis Bouygues l’avait nommé pour remplacer Yves Mourousi, qui prenait un peu trop ses aises et s’était opposé à la privatisation. Il n’a jamais déçu. Le consensuel, c’est son truc.

Le présentateur a fait le tour des télés du groupe TF1 pour commenter son départ, en arrangeant un peu la vérité : à l’entendre, il aurait choisi de devancer l’appel, il est lucide, en pleine forme, c’est lui le boss, il ne fera pas l’année de trop.

« La vérité est plus compliquée : cela fait plus d’un an que la direction du groupe discute discrètement d’une date de départ. La pression était douce mais permanente ! » s’amuse un cadre de TF1.

Les détracteurs de Pernaut ont été priés de ravaler leur aigreur : alors, messieurs les commentateurs, 5 millions de gars vissés sur leur siège tous les midis depuis des décennies, en dépit de vos quolibets et de vos petits commentaires fiel­leux, ça vous fait mal, hein ?

L’écrivain Thomas Morales a pris la plume dans « Le Figaro » : « Est-ce blâmable de s’intéresser aux comices agricoles, aux concours de jardins fleuris et à la mémoire artisanale ? » Eh bien, non. A condition d’y mettre un peu de fantaisie, peut-être. « Il y a, dans ce JT, quelques rares moments d’exotisme, quand on présente le concours de la plus grande quiche lorraine ou de la plus grosse saucisse. Sinon, c’est totalement dénué de propos et totalement sinistre », estime un journaliste de LCI. C’est sûr, on bâille sec chez JPP.

Bon prince, Pernaut a souvent livré la recette de son succès. « Je suis à l’image de mon JT, hors du microcosme parisien. Je vis normalement, je sors mes poubelles, je fais mes courses au supermarché, je discute avec mes voisins, je n’ai jamais joué un rôle. »

Ah bon. Mais ce gars tout simple a plus d’une fois fait la une de « Match », a longuement évoqué son cancer, et sa femme, Miss France 1987, écume les plateaux en parlant de leur vie familiale. Leur fille est « en couple depuis l’âge de 13 ans », et son fils raconte sa vie et ses petits ennuis de santé sur tous les réseaux sociaux : « J’ai une torsion testiculaire, ma boule est en feu et ça fait super mal. »

Pernaut ne fait pas de poli­tique, seule compte la « proxi­mité ». Il peine pourtant à ca­cher son anti-macronisme viscéral en se faisant l’écho des posts publiés par son grand pote Jean-Claude Bourret sur Facebook : « Comment on essaie de te manipuler : BFM, la chaîne de l’Israélien Drahi, soutient à fond M. Macron, ancien de Rothschild, l’une des banques principales de M. Drahi. »

La dimension antisémite du message lui aura échappé. Un an plus tard, tout est arrangé : « Brigitte se souvient de ma maman qui venait dans la boutique des Trogneux s’alimenter en macarons et en tuiles au chocolat, et sa sœur Monique était une grande amie de mon frère. » C’est trop bête de se fâcher avec un président, et, entre Picards, on ne va pas se faire de mauvaises manières.

Il joue la province contre Paris, les petits contre les gros.

A condition qu’ils restent à leur place. Le petit peuple, oui, l’artisan, le commerçant, mais pas le gréviste. Il a présenté plus d’une fois des reportages sur les « galères » subies par les non-grévistes avec une mine qui en dit long et un sourire entendu.

« Il a une sainte horreur des manifs et du désordre », raconte un journaliste qui l’a côtoyé. Il a un jour affirmé que les cheminots bénéficiaient de… soixante jours de congés.

En 2016, il a eu grand peur qu’on lui installe des pauvres près de chez lui, à Louveciennes. Il s’est mobilisé comme un fou, mais c’était une fausse info, ouf.

Il est la voix du peuple, dit-il, ce qui fait s’étrangler les bons connaisseurs de son JT. « La soi-disant parole du peuple passe par des micros-trottoirs auxquels on peut faire dire n’importe quoi », se sont insurgés les journalistes Garrigos et Roberts, auteurs de « La Bonne Soupe, comment le 13 heures de TF1 a contaminé l’info ».

« Il se présente comme la courroie de transmission avec le peuple, mais il a assumé pendant trente ans de ne pas le tirer vers le haut, son 13 heures est devenu le journal de la bouffe », accuse un journaliste du groupe.

Évoquant le départ du grand homme, sa femme, Nathalie Marquay, s’amusait la semaine dernière- de la surprise ambiante avec sa distinction coutumière : « On vous a tous baisés ! » Ce n’est pas faux.

Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 23/09/2020