USA – Élections.

Imaginez un peu : le matin du scrutin, de fausses informations commencent à circuler sur les réseaux sociaux, affirmant que Biden a été hospitalisé après avoir été victime d’un grave infarctus, et que l’élection a été reportée. Tous les grands médias signalent que ces rumeurs sont infondées, mais beaucoup de partisans de Biden, désorientés par ces nouvelles « bidon », ne se rendent pas aux urnes.

Malgré tout, tard dans la soirée, la plupart des grandes chaînes de télévision annoncent la victoire de Biden : l’ancien vice-président a empoché des États clés et mène de peu dans le vote populaire. Les spécialistes des sondages annoncent que son avance va nettement se creuser, car on constate qu’un grand nombre d’électeurs ont voté par correspondance dans les États de l’Ouest. Quant au collège électoral [composé des grands électeurs], il semble lui aussi acquis à Biden.

Mais Trump refuse de reconnaître sa défaite, il proclame sur Twitter que des “MILLIONS de CLANDESTINS et de MORTS” ont voté, et que les bulletins qui ne sont pas encore dépouillés sont de “FAUX VOTES !!!”

Les réseaux sociaux sont submergés de messages de partisans de Trump qui prétendent que l’élection a été “volée” lors d’un “putsch de l’État profond”, et sur les chaînes de télévision ultraconservatrices Fox News et One America News, des commentateurs favorables au président sortant se font l’écho de ces affirmations.

Rapidement, le ministre de la Justice, William Barr, ouvre une enquête sur les allégations qui font état, sans fondement, de fraude massive dans les votes par correspondance et de liens entre les responsables démocrates et les antifas [militants antifascistes]. Dans le Michigan et le Wisconsin, où Biden a remporté le scrutin officiel et où les gouverneurs démocrates disposent de listes certifiées de grands électeurs pro-Biden, l’équipe de campagne de Trump persuade les législatures aux mains des républicains d’envoyer des listes pro-Trump rivales au Congrès pour le vote du collège électoral.

S’ensuit une semaine chaotique : une liste des grands électeurs de Biden dans le Michigan et le Wisconsin circule sur les réseaux sociaux de la droite, avec leur photo, leur adresse, et la mention, fausse, que des dizaines d’entre eux sont payés par le milliardaire George Soros ou qu’ils ont été liés à des réseaux de pornographie infantile.

D’immenses manifestations en faveur de Biden démarrent, pour exiger que Trump reconnaisse sa défaite. Le président tweete que “LES VRAIS PATRIOTES DOIVENT MONTRER À CES TERRORISTES ANTIFAS-QUE LES CITOYENS QUI AIMENT LE SECOND AMENDEMENT [de la Constitution, qui garantit le droit au port d’armes] NE LES LAISSERONT JAMAIS VOLER L’ÉLECTION !!!” Dans tout le pays, des affrontements violents éclatent, qui font des morts et des blessés, même si les informations quant à l’identité des victimes et à l’origine des violences sont contradictoires.

Pendant ce temps, Trump déclare que “SI CE CARNAGE NE CESSE PAS MAINTENANT”, il invoquera la loi sur l’Insurrection et déploiera “notre ARMÉE INCROYABLEMENT PUISSANTE et ses ARMES TERRIBLES” dans les rues pour “donner UNE LEÇON à ces TERRORISTES ANTI-AMÉRICAINS”. Au Pentagone, l’état-major interarmées se réunit d’urgence pour débattre de la crise.

Et on n’est même pas encore à Thanksgiving.

Cette dystopie est fondée sur le déroulement des événements lors de l’une des simulations du Transition Integrity Project. Nous avons analysé les quatre scénarios que les spécialistes considèrent comme les plus probables :

  • une courte victoire de Biden ;
  • une victoire écrasante de Biden, avec une nette avance tant en nombre de grands électeurs que dans les urnes ;
  • une victoire de Trump qui le voit en tête au collège électoral, mais largement battu dans le vote populaire, comme en 2016 ;
  • une période d’incertitude qui traîne en longueur, comme lors de la présidentielle de l’an 2000.

À l’exception du scénario envisageant une victoire écrasante de Biden … dans chacun de nos exercices le pays a oscillé au bord du gouffre, avec de gigantesques campagnes de désinformation, de la violence dans les rues et une impasse constitutionnelle.”

Dans deux scénarios (la victoire de Trump et la période d’incertitude), on ne savait toujours pas qui avait gagné le jour de l’investiture [le 20 janvier 2021], et il n’y avait aucun consensus quant à celui des deux candidats qui devait avoir la responsabilité de donner des ordres à l’armée ou de détenir les codes nucléaire.

Dans le scénario de la courte victoire de Biden, Trump refuse de quitter ses fonctions et finit par être expulsé par les services secrets – mais seulement après s’être amnistié, lui et sa famille, et après avoir brûlé des documents compromettants.

[…]

Mobilisation de rue

Dans tous les exercices, les deux équipes se sont efforcées de mobiliser leurs partisans pour les faire descendre dans la rue. L’équipe Biden a constamment appelé à des manifestations pacifiques, tandis que l’équipe Trump encourageait les provocateurs à inciter à la violence, puis profitait du chaos engendré pour justifier le déploiement d’unités de la garde nationale ou des militaires d’active dans les villes américaines pour “rétablir l’ordre”, ce qui aggravait encore les violences. (Les exercices ont mis en lumière les formidables pouvoirs dont bénéficie un président sortant : Biden peut convoquer une conférence de presse, Trump peut faire appel à la 82e division aéroportée.)

De même, l’équipe Trump a systématiquement cherché à exploiter les ambiguïtés et les failles du cadre juridique.

[…]

Sauver le système électoral

Il y a malgré tout quelques bonnes nouvelles : ce genre d’exercice ne prédit pas l’avenir. En fait, les jeux de simulation ont pour objectif de prévoir tout ce qui pourrait mal tourner – justement pour empêcher que cela se produise dans la réalité. Et si les simulations ont mis en lumière diverses possibilités sinistres, elles laissent entrevoir également quelques solutions qui pourraient nous permettre d’échapper, en tant que pays, à l’effondrement de notre démocratie.

Tout d’abord, les responsables du Congrès et des États, dont les législateurs, les gouverneurs, les secrétaires des États et les procureurs généraux des deux partis, peuvent s’engager à défendre l’intégrité du processus électoral contre l’ingérence partisane.

Les représentants de l’autorité, au niveau des États, peuvent veiller à ce que les électeurs disposent d’informations détaillées, exactes et opportunes sur où, quand et comment voter, et s’assurer qu’ils comprennent que personne ne peut annuler ou reporter l’échéance.

Ils peuvent également supprimer les obstacles administratifs qui risqueraient d’empêcher les électeurs de respecter les délais du vote par correspondance, et recruter assez de personnel afin de garantir que tous les électeurs puissent voter et que tous les bulletins soient pris en compte.

Enfin, ils peuvent prendre des mesures pour protéger les personnes chargées de gérer le dépouillement des tentatives de harcèlement et d’intimidation, et établir à l’avance des critères afin de pouvoir statuer en cas de litige sur la façon d’attribuer le vote d’un État.

Dans le même temps, les autorités militaires et les forces de l’ordre peuvent se préparer à l’éventualité que des politiciens cherchent à manipuler ou à faire un mauvais usage de leurs pouvoirs coercitifs. 

Certains, dont Trump, pourraient être tentés de déployer les forces de l’ordre, des unités de la garde nationale, voire de l’armée d’active, pour « rétablir l’ordre » d’une façon qui profitera avant tout à un seul parti, ou d’impliquer des militaires et des policiers dans des opérations visant à perturber le processus de dépouillement. Si l’on en juge par la réaction fédérale aux manifestations de cet été à Lafayette Square, à Washington, et à Portland, dans l’Oregon, il ne s’agit pas là de pure spéculation.

[…]

Le rôle des médias et des citoyens 

Les médias aussi ont un rôle important à jouer. Ils peuvent contribuer à l’éducation du public quant à la possibilité, voire la probabilité, qu’il n’y ait pas de vainqueur bien défini le soir du scrutin, parce qu’un décompte précis peut prendre des semaines, sachant qu’on s’attend à un grand nombre de bulletins par correspondance lors de cette élection organisée en pleine pandémie.

Les journalistes peuvent également aider les gens à comprendre que la fraude électorale est un phénomène extrêmement rare, et qu’il n’y a rien de mal à voter par correspondance. 

Les réseaux sociaux peuvent s’engager à défendre le processus démocratique en éliminant ou en corrigeant rapidement les fausses déclarations répandues par des campagnes de désinformation étrangères ou locales, et en veillant à ce que leurs plateformes ne servent pas à inciter à des actes violents ni à les préparer.

Enfin, les simples citoyens peuvent aider, eux aussi. Comme le disait le juriste Learned Hand en 1944 : « La liberté se trouve dans le cœur des hommes et des femmes ; si elle y meurt, aucune Constitution, aucune loi, aucune cour ne pourra la sauver. […] Tant qu’elle s’y trouve, elle n’a besoin ni de Constitution, ni de loi, ni de cour pour la sauver. »

C’est aussi vrai de nos jours qu’à l’époque : quand les gens s’unissent pour réclamer la démocratie et l’État de droit, même les régimes répressifs peuvent être contraints de céder.”

La mobilisation massive ne garantit en rien que notre démocratie va survivre – mais si les choses se passent aussi mal que le suggèrent nos exercices, c’est peut-être dans un mouvement de contestation durable et non violent que réside le meilleur et le dernier espoir de l’Amérique.


Rosa Brooks – The Washington Post – Courrier International. Titre original : « Présidentielle américaine. Le cauchemar électoral à venir aux États-Unis ». Source (Extrait)


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