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On l’avait laissé en plan, le voici au Plan, pas peu fier de lui.

Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé – 09/09/2020

Ce poste de haut-commissaire dont il hérite, ce poste qui sent un tout petit peu la naphtaline, fut, rappelle-t-il, « inventé par de Gaulle, qui avait voulu nommer la personnalité de poids qu’était Jean Monnet ». […]

Un poste non rémunéré, certes, mais il aura un chauffeur et moult collaborateurs courbés, pourra recevoir avec du personnel stylé en son hôtel de Cassini, avec parc de 5 000 m2 attenant, dans ce VIIe arrondissement qu’il aime tant.

« Tout ce que touche Bayrou doit être haut », rigolent ses anciens amis centristes.

A quoi va-t-il servir ?

Les malicieux ont fait la liste des organismes déjà chargés de penser la France des vingt prochaines années :

  • France Stratégie (qui va se fondre dans le commissariat de Bayrou),
  • France Investissement,
  • le Conseil économique, social et environnemental,
  • le Commissariat général à l’égalité des territoires,
  • la Commission d’experts sur les grands défis économiques, coprésidée par Jean Tirole, Prix Nobel d’économie…

Sur le papier, pourtant, la création du nouveau « machin » de Macron a ses défenseurs. « Il y a quantité de sujets sur lesquels on n’a pas réfléchi, comme les risques sanitaires. Et France Stratégie, que Bayrou va absorber, n’est absolument pas écouté ni relayé dans l’administration. L’arrivée d’une personnalité ayant un poids politique est vitale », assure un haut fonctionnaire.

Roi fainéant

Les défenseurs de la fonction sont pourtant tous d’accord sur une chose : Bayrou n’est pas l’homme de la situation. « Il est d’une grande intelligence, mais les gens ignorent l’essentiel : il ne travaille pas, mais alors pas du tout. Il passe sa vie à être en retard, et les chantiers qui aboutissent ont été conçus et menés par d’autres, même s’il excelle à se les attribuer », se souvient un ex-collaborateur.

Beaucoup soulignent la dimension internationale du poste. « Il va falloir faire venir des chercheurs étrangers, travailler avec des pays européens pour se frotter aux idées et aux expériences venues d’ailleurs, ce qui risque d’être compliqué pour un homme qui a passé sa vie à gérer sa petite boutique centriste et a toujours eu le plus grand mal à s’éloigner du Béarn », s’amuse un député MoDem.

Par ailleurs, la compatibilité entre Bayrou et les équipes déjà constituées rend sceptiques les bons connaisseurs de la fonction publique. « Gilles de Margerie, jusque-là directeur de France Stratégie, que Bayrou va chapeauter, est un inspecteur des Finances, un pur techno libéral mainstream, tandis que Bayrou est un conservateur viscéral un peu populiste. Ce sont deux planètes totalement différentes, comment travailleront-ils ensemble ? » s’interroge un membre de l’Inspection.

« En admettant que ce poste serve en réalité à préparer le futur programme présidentiel de Macron, il y a un hic. Bayrou s’intéresse avant tout à lui même : c’est l’ego le plus développé de la classe politique, et il y a de la concurrence !» rigole un ministre.

La synthèse risque d’être d’autant plus compliquée à réaliser avec les équipes en place que le nouveau haut-commissaire n’est guère porté sur l’autocritique. Celui qui discute ou prend ses distances est un traître. « Je veux bien que la terre entière soit peuplée de traîtres, mais, quand tout le monde quitte le navire, il faut bien un jour se poser des questions », lui avait un jour lancé Hervé Morin, actuel président de la région Normandie, qui fut l’un de ses proches.

Solitaire victorieux

Tout à son rêve de gloire, Bayrou ne veut rien savoir. Des questions, mais pourquoi ? Sa solitude est un gage de victoire. Le député MoDem Jean-Louis Bourlanges l’avait un jour comparé au capitaine Achab, le héros de « Moby Dick », obsédé par sa quête, à laquelle il sacrifie son équipage. « Je poursuis mon chemin, j’aime l’âpreté de ce chemin, c’est ce qui garantit l’avenir », a-t-il confié.

« Macron a désormais besoin de l’appui des troupes du MoDem pour faire passer ses textes à l’Assemblée, alors il conforte Bayrou dans ses illusions, se désole un « traître » qui fut bayrouiste. Il n’aura aucun pouvoir, mais on lui en donnera les attributs. On lui fabrique cyniquement son rêve en lui faisant croire qu’il sera une sorte de double du Premier ministre, dont il dépend pourtant. Et on maintient l’illusion de la puissance en faisant signer sa lettre de mission par le Président, en le nommant en Conseil des ministres. »

Son nouveau poste, « c’est tout sauf un lot de consolation », a garanti le Président.

C’est marrant; ce besoin de le préciser.


Anne-Sophie Mercier : le Canard enchaîné. 09/09/2020