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Ne voulant plus réaliser le projet de rachat de Tiffany qu’il jugeait désormais trop cher, Bernard Arnault a obtenu du ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian une lettre qui lui a permis d’annuler son acquisition. Jamais un gouvernement n’est allé aussi loin dans le soutien d’un groupe privé.

Le gouvernement peut-il refuser quelque chose à Bernard Arnault ? Manifestement non.

Même si l’État français a une longue habitude de voler au secours des champions nationaux, jamais un gouvernement n’est allé aussi loin dans le soutien d’un groupe privé, au point d’y engager sa diplomatie.

Pour sauver la mise du groupe LVMH, il n’a pas hésité à mobiliser le ministère des affaires étrangères et à s’immiscer dans des affaires boursières et commerciales totalement privées. […]

Grâce à cette intervention, le groupe de luxe a trouvé le prétexte pour casser le rachat de Tiffany, négocié en novembre 2019 pour 16,6 milliards de dollars.

Mercredi 9 septembre, la direction de LVMH a annoncé que le groupe n’était pas en mesure de poursuivre son OPA amicale sur le joaillier américain et qu’il renonçait à l’opération, en raison des injonctions du gouvernement français : le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian venait de lui adresser une lettre lui demandant d’abandonner cette acquisition au nom « des intérêts nationaux ».

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Interrogé à l’issue du conseil des ministres, Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, a préféré botter en touche : « Jean-Yves Le Drian est mieux à même de s’exprimer sur un courrier qu’il a lui-même signé. Ce que je peux vous dire c’est que dans un contexte de négociations internationales le gouvernement n’est ni naïf ni passif, […] il y a des discussions avec un certain nombre de partenaires. Jean-Yves Le Drian aura l’occasion de revenir sur le sujet dans le détail. »

La lettre du ministre des affaires étrangères était le sésame espéré par LVMH. Il tenait enfin le motif, le cas de force majeure indiscutable pour casser le projet de rachat de Tiffany signé en novembre 2019 : il ne fait qu’obéir aux injonctions de l’État français.

Le 4 septembre, un conseil d’administration du groupe de luxe entérinait la décision : il renonçait à racheter Tiffany. […]

La crise sanitaire et économique est passée par là. Le groupe de luxe a découvert que, contrairement à ses attentes, il n’était pas immunisé contre le Covid-19. Ses deux principaux vecteurs de développement – la Chine et les ventes en duty free – ont été lourdement touchés par l’arrêt de la vie économique au premier semestre : LVMH y a accusé une baisse de 28 % de son chiffre d’affaires et de 83 % de ses résultats ramenés à 522 millions d’euros. Même au moment de la crise financière de 2008, le groupe n’avait pas été si lourdement touché.

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Cette intervention totalement inédite du Quai d’Orsay a-t-elle pu avoir lieu sans que l’Élysée soit informé ? «  Impossible », tranchent quelques connaisseurs. Sans avoir plus d’informations à ce stade, certains seraient même tentés de voir en Jean-Yves Le Drian un simple exécutant d’un ordre élyséen : Emmanuel Macron et sa femme Brigitte sont tellement proches de la famille Arnault… et le milliardaire bénéficie de tellement de passe-droits. Le silence obstiné entretenu par le gouvernement, le ministère des affaires étrangères, le ministère des finances dans cette affaire participe à alimenter le doute.

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Doit-on considérer que les sacs Vuitton ou le champagne Moët Hennessy relèvent des intérêts supérieurs de la Nation, au point d’y engager notre diplomatie ?

Faut-il désormais mettre tous les moyens de l’État à la disposition de LVMH parce qu’il s’est engagé dans une mauvaise affaire qu’il risque de payer trop cher ? Le seul énoncé de ces questions montre le ridicule de la position du gouvernement.

Quant aux risques de guerre commerciale et de représailles américaines, Bernard Arnault n’avait pas besoin d’une lettre de Jean-Yves Le Drian pour en être informé : il est plus introduit que tous les ministres français auprès de Donald Trump. […]

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En octobre dernier, Donald Trump a inauguré une usine de sacs Vuitton au Texas. Vantant le « made in America » pour les produits de luxe, le président américain avait alors avoué qu’il avait exclu le champagne et le cognac de la liste des produits susceptibles d’être surtaxés (car la menace d’augmentation des tarifs douaniers sur certains produits français court depuis plus de dix-huit mois), parce que ces productions figurent parmi les produits phares de LVMH, créateur d’emplois aux États-Unis.

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Martine Orange. Médiapart. Titre original : « Rachat de Tiffany: le coup de folie du Quai d’Orsay au service de LVMH ». Source (Extrait)