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Emplois détruits, pays à terre, précaires aux abois, jeunes et femmes sur la touche… La crise du Covid fait de terribles dégâts, alerte l’Organisation internationale du travail (OIT).

Qui juge néanmoins encourageant le retour en grâce de la protection sociale [au moins dans certains pays, mais il ne faut surtout pas crier victoire, ce sont bien des dispositions temporaires et elles ne sauraient régler tous les problèmes engendrés à plus long terme – MC] dans certains États.

Reportage au siège de l’ OIT – institution, à Genève.

Ils ne vivent pas sur le même continent et n’exercent pas le même métier, mais tous ont été frappés.

  • Christabel, médecin à Buea, au Cameroun, se demande chaque matin « si c’est le grand jour, celui où [elle va] être en contact avec le Covid ».
  • Sunny, qui vit à Los Angeles, a perdu début mars son emploi d’éducatrice artistique et ne l’a jamais retrouvé.
  • Anver, jeune directeur technique d’une start-up à Dubai, il assure que la meilleure chose à faire est de « céder à la réalité et faire son chemin », c’est-à-dire s’adapter à la nouvelle normalité.
  • Don Federico, prêtre en Lombardie, a transformé sa façon de vivre sa vocation pastorale, « car toutes les activités au sein de la communauté sont basées sur le rassemblement » !

Et vous, le coronavirus a-t-il aussi modifié votre manière de travailler ? Un peu, beaucoup, pour le meilleur ou pour le pire ?

D’après le département de la recherche de l’Organisation internationale du travail (OIT), à Genève, 3,75 milliards de personnes sur la planète ont une activité économique. « Qu’on soit vendeur de rue à Abuja (Nigeria) ou trader à Wall Street, personne n’est sorti indemne de ce cataclysme, assure Jeff Johnson, son directeur adjoint, même si tout le monde, évidemment, n’a pas été touché avec la même violence. »

Globalement, les effets du coronavirus sur le travail ont été « dévastateurs » et « sans précédent », assure son collègue Sangheon Lee, qui dirige l’action de l’OIT pour la promotion du plein-emploi.

« Des centaines de milliers de jeunes à travers le monde risquent de rater leur entrée sur le marché du travail ». Sangheon Lee, membre de l’OIT. « En seulement quelques mois, entre 70 et 100 millions de personnes ont été plongées dans la pauvreté, inversant brutalement la tendance des vingt dernières années ».

Combien d’emplois perdus ?

Difficile à dire, car l’animal est mouvant : « En mars, nos calculs nous avaient permis de faire une première estimation à 25 millions, raconte Sangheon Lee, quand la crise financière de 2008-2009 avait “effacé” 22 millions d’emplois. Mais nous avions largement sous-estimé la catastrophe. Les données qui remontaient du terrain nous ont poussés à modifier notre modèle de calcul, pour compter le nombre d’heures de travail perdues, plutôt que les emplois envolés. Au deuxième trimestre 2020, ces pertes devraient être de l’ordre de 14% par rapport au dernier trimestre 2019. L’équivalent de… 400 millions d’emplois à temps plein. »

Le soleil cogne au-dessus du superbe « paquebot » de l’OIT, sur les hauteurs de Genève, en ce début de mois d’août. Les vacances, le télétravail et la distanciation sociale ont vidé les bureaux, les entretiens doivent se dérouler dehors, sécurité sanitaire oblige. Et l’inquiétude est palpable. Si les chiffres varient d’un pays à l’autre, l’identité des victimes sur le marché du travail, en revanche, est tristement stable: les jeunes, les femmes et les travailleurs précaires de l’économie informelle.

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Des bonds en avant

L’an dernier, l’OIT fêtait ses 100 ans (lire encadré en bas de l’article) et réaffirmait, dans une déclaration solennelle, l’importance de mettre « l’humain » au centre des futures réformes touchant l’organisation du travail. Dans un monde en pleine mutation, grâce aux (ou à cause des) nouvelles technologies notamment, assurer des conditions décentes et une protection sociale correcte aux travailleurs les plus vulnérables devait être l’objectif des prochaines décennies. Neuf mois plus tard, le Covid a douché bien des espoirs… et en a réveillé d’autres: « Certains pays où l’économie est très informelle n’ont pas laissé passer l’aubaine de revenir sur les concessions faites depuis vingt ans aux travailleurs, regrette Sangheon Lee. Les emplois stables étant une denrée rare, les entreprises y disposent d’un levier majeur pour imposer leurs conditions aux employés. »

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Solidarité internationale : il y a urgence !

La tempête Covid est une véritable plaie. Mais, comme toutes les grandes crises, elle entraîne dans son sillage son lot d’opportunités. En six mois, une « nouvelle normalité » s’est imposée dans le monde du travail, et « on ne reviendra jamais à l’exacte situation d’avant », rappelle Jeff Johnson, même si beaucoup de réglages restent à préciser. « C’est donc le moment de courir ! » lance María Luz Vega. De voir grand, et surtout de travailler ensemble, car les destins de Christabel, de Sunny, d’Anver et même de Don Federico, dans son église de Lombardie, sont plus liés qu’on le croit.

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Depuis sa naissance en 1919, l’OIT encourage inlassablement la concertation tous azimuts au sein des entreprises, bien sûr, mais aussi entre États et au niveau mondial. Alors qu’une résurgence du virus se fait clairement sentir en ce début du mois de septembre, l’urgence devrait pousser à plus d’audace dans la réflexion et plus de solidarité dans l’action. Or l’ambiance n’est pas vraiment à la concorde dans les relations internationales. Si le plan de sauvetage européen, signé dans la douleur en juillet, va dans le bon sens, « depuis le début de la pandémie, les pays développés ne se sont entendus sur rien pour aider les pays les plus pauvres, regrette Sangheon Lee. Les Nations unies tirent la sonnette d’alarme, mais on avance beaucoup trop lentement. Si rien ne bouge, l’instabilité politique pourrait revenir en Afrique, en Amérique latine et ailleurs. Et avec elle, la violence. Ce serait dramatique, car l’argent est là, les institutions existent. »

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Olivier Pascal-Moussellard . Télérama. Titre original : « Covid et travail : “Nous avions sous-estimé la catastrophe” ». Source (Extrait)