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Les revues sont de la revue.

En dix-huit mois, deux monuments ont mis la clé sous la porte. Deux publications Gallimard enterrées avec les honneurs, mais sans la foule des grands jours derrière le corbillard. « Les Temps modernes », fondés par Jean-Paul Sartre en 1945, devaient « apporter une intelligence globale du monde », tant pis pour l’intelligence. « Le Débat » est désormais à la rue lui aussi, « sabordé », cette fois, par son équipe de direction, tout juste quarante ans après sa création.

La fin du « Débat » signe-t-elle la mort de l’intellectuel français, emporté par l’invasion du numérique et des grosses têtes à la télé ? Pierre Nora, ex-directeur-fondateur, accuse d’abord la « baisse de la curiosité à horizon encyclopédique », « l’une des conséquences de la baisse du niveau culturel », dit-il dans « Le Point » (3/9). Une vieille antienne que celle de la baisse de niveau, quand les universités n’ont jamais compté autant d’étudiants…

« Un gauchissement de l’idéologie radicale complique le débat », poursuit-il. Nora explique qu’en 1980 la création du « Débat » correspondait à la « fin des intellectuels révolutionnaires »entendez : engagés, comme Sartre, derrière les cocos ou les « mao », « les intellectuels se ralliaient à la démocratie », abandonnaient l’invective et acceptaient le dialogue. C’est sûr qu’à l’heure de la « cancel culture », quand les défenseurs du « séparatisme » veulent interdire aux Blancs de débattre de la négritude avec Césaire et Senghor, aux hommes de discuter de la cause des femmes, aux athées de parler de religion et aux écologistes de commenter le Tour de France, ce retour du manichéisme et de l’anathème ne pousse pas aux échanges subtils. La « radicalité victimaire »« Les activistes néoféministes nous mènent tout droit à un monde totalitaire qui n’admet aucune opposition », dit Elisabeth Badinter (le « JDD », 6/9) — fait du dégât, à défaut de favoriser le débat.

La fin du « Débat » signe l’imperium des réseaux sociaux qui font de l’audience à coups d’excommunication. Car, goûtons le paradoxe, moins il y a de débats sur le papier, plus les réseaux sociaux en rajoutent, plus la télé en met en scène tous les jours sur ses chaînes d’info en continu.

Le monde d’aujourd’hui vaut-il de débattre ailleurs que sur la chaîne Bolloré, avec Eric Zemmour, cet esprit « encyclopédique » qui, de l’esclavage à la méforme de Thibaut Pinot, peut dire des conneries sur tout et faire grimper l’audience ?

Avec le triomphe de ce prêt-à-penser télégénique, être vu plutôt que lu dans une revue ne fait plus débat…


Article signé des initiales J.-M. Th. – Le Canard enchaîné. 09/09/2020


En désaccord avec son époque, la revue “Le Débat” a préféré clore la discussion

Mai 1980, 1er numéro de la revue Le Débat.

Sous la houlette de l’historien Pierre Nora et du philosophe Marcel Gauchet, elle a alimenté avec rigueur et modération le débat d’idées en France. Mais, éreintée par une époque qui ne jure plus que par le numérique et les « polémiques médiatiques », la revue intellectuelle « Le Débat », éditée par Gallimard, a décidé d’interrompre sa parution.

[…]

Deux ans après Les Temps Modernes, Le Débat disparaît « parce que nous sommes obligés de constater que l’instrument ne remplit plus la fonction que nous en attendions, confesse Marcel Gauchet dans un entretien à L’Obs. Le monde a beaucoup changé en quarante ans, […] et la vie intellectuelle a changé avec lui. »

[…] … Après les empoignades, anathèmes et excommunications des années 1960-70, le principe d’une conversation entre chercheurs où la rigueur de l’analyse l’emporterait sur la vigueur des engagements ne pouvait pas faire de mal. Balle au centre, donc : un peu à gauche, un peu à droite, mais plus jamais à l’extrême.

Des intellectuels sommés de faire du bruit

Le Débat a tenu ses promesses et publié de formidables dossiers. La toise était haute, la rigueur sans faille. Mais la cuirasse de la modération a aussi ses défauts : quand, pendant trente ans, la critique du néolibéralisme ne parvient pas à mordre sur la réalité politique, faute de crocs, quand la gauche de gouvernement rate à peu près tous les trains de son époque, quand la nature s’effondre et les inégalités explosent, le ton doit probablement changer, le débat gagner en intensité, sans perdre en rigueur. La rivière s’était peut-être mise à couler plus vite que le bateau, et Le Débat à manquer de pugnacité.

Quant aux nouvelles règles de navigation imposées par la déferlante numérique, avec ses internautes qui picorent et ses intellectuels sommés de faire du bruit, [la revue] avaient tout pour déplaire : exit la forme longue, la cohérence du « numéro » et l’analyse multidisciplinaire… […]

Olivier Pascal-Moussellard – Télérama. Source :