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À Paris, un arbre sur la place de la République que personne ne remarque, quelques plaques commémoratives ici ou là, un projet de musée mémoriel… Si les attentats sont encore dans les esprits aujourd’hui, ils risquent de bientôt disparaître chez les plus jeunes. Des chercheurs étudient la façon dont les souvenirs de ces drames perdurent dans la mémoire collective au fil des ans.

Après janvier 2015 et pendant plus d’un an, la place de la République était devenue un autel informel, avec des centaines de messages de soutien aux victimes.

En 2016, tout a été nettoyé, et aujourd’hui, le passant à la recherche d’un vestige mémoriel ne trouvera (et encore, à force d’obstination) qu’un arbre rachitique dans un coin de la place.

L’histoire de ce chêne est à la fois amusante et triste. Au départ, il était question de planter 17 arbres (autant que le nombre de victimes des attentats de janvier).

Mais deux semaines après l’annonce officielle de cette plantation, il y eut l’attentat du Bataclan (130 morts), le 13 novembre. On n’allait tout de même pas créer une forêt de 147 arbres sur la place. Décision fut donc prise de n’en planter qu’un seul.

Le problème, c’est que tout le monde se fout de ce chêne en voie de décrépitude.

La sémiologue Maëlle Bazin, qui effectue une thèse de doctorat sur les messages de soutien aux victimes des attentats de janvier, a observé le comportement des passants : « Ils sont indifférents, et font un bond quand ils s’aperçoivent qu’ils marchent sur une plaque commémorative. » Un diagnostic confirmé par la sociologue Sarah Gensburger : « Cet arbre n’a jamais donné lieu à une réelle appropriation sociale ou politique. »

Mais il existe aussi d’autres signes évoquant les attentats.

Notamment rue Nicolas-Appert (où se trouvaient les anciens locaux de Charlie), on trouve une plaque de marbre ainsi que les fresques murales du street-artiste C215, seuls tags officiellement autorisés, les autres ayant été effacés. Il y a également le Bouquet de tulipes, de Jeff Koons, situé dans le jardin des Champs-Élysées, mais l’œuvre, aussi bien dans sa forme que dans le lieu qui l’accueille, n’évoque absolument rien des attentats – bref, de quoi friser le ridicule.

Le pochoir de Banksy sur une porte de secours du Bataclan était plus pertinent. Après avoir été volé, il a été retrouvé en Italie à la suite d’une traque rocambolesque… Mais reste à savoir quoi en faire : le placer dans un lieu sécurisé, quitte à perdre la portée symbolique de la rue? Tout le monde se refile la patate chaude…

Pour trouver des idées sur la façon de perpétuer la mémoire des attentats, on pourrait s’inspirer d’autres pays victimes de terrorisme. Par exemple l’Espagne, avec les explosions dans la gare de Madrid en 2004.

Le sociologue Gérôme Truc nous rapporte qu’« ils ont construit un mémorial monumental, une grande coupole de verre, avec une salle qui contient les messages de solidarité…, mais en même temps, le monument n’est indiqué nulle part ».

En fait, le problème est de trouver l’équilibre entre l’entretien de la mémoire et la lourdeur d’un symbole morbide « qui rappellerait à tous les passants que des gens sont morts ici ». Un juste milieu pourrait être ce projet de Musée mémorial des sociétés face au terrorisme, annoncé par Emmanuel Macron en septembre 2018. Mais ledit projet est encore confiné dans de très vagues limbes.

En tout cas, lieux de mémoire ou pas, on peut étudier la façon dont les attentats imprègnent les cerveaux. C’est le but d’un projet de recherche transdisciplinaire, le Programme 13-Novembre (1) (mais qui aborde aussi des thématiques sur les attentats de janvier).

Le principe consiste à suivre un millier de personnes volontaires sur dix ans, afin de « voir comment se construit, année après année, la mémoire d’un événement traumatique », explique l’historien Denis Peschanski, codirecteur du projet, avec le neuropsychologue Francis Eustache.

L’un des thèmes consiste à demander aux volontaires, d’année en année, quels sont les attentats terroristes qui les ont le plus marqués depuis l’an 2000. Eh bien, en 2016, les attentats du 13 novembre 2015 et du 11 septembre 2001 arrivaient en tête, suivis de très près, et avec un fort niveau de réponse, par les attentats de janvier 2015.

Or, en 2018, changement radical, révèle Denis Peschanski : « Il y a une condensation de la mémoire autour du 13 novembre, le 11 septembre a fortement décroché, et on constate un effondrement de la réfé­rence aux attentats de janvier ».

À ce rythme, on peut redouter que, d’ici à quelques années, l’évocation des attentats de 2015 se réduise au 13 novembre, au détriment de ceux de janvier, qui seront complètement éclipsés.

Pourtant, le 11 janvier 2015, la France a connu la plus grande manif de toute son histoire. Comment un tel événement peut-il tomber dans les oubliettes?

Denis Peschanski avance une explication : « Le 11 janvier, les gens ont manifesté pour des valeurs et des symboles : journaliste, juif, policier. C’était une attaque contre un « nous » collectif; contre la France et ses valeurs. Alors que le 13 novembre, c’était une attaque contre un « nous » individuel, nous les jeunes, nous les parents. » En somme, on s’identifie moins à des valeurs collectives qu’individuelles, et c’est un facteur qui favorise l’oubli.

Autre résultat de ces études : au cours du temps, la mémoire des attentats dépend de plus en plus du milieu socioprofessionnel. Au lendemain des événements, l’importance des actes terroristes était à peu près perçue de la même façon dans les différentes catégories sociales.

En revanche, en 2018, constate Denis Peschanski, « plus on va dans les catégories populaires, plus l’importance des attentats s’estompe ». Comme si, chez les gens les plus modestes, le devoir de mémoire était détrôné par des soucis de survie au quotidien. Ce qu’on peut comprendre, effectivement.

Parmi toutes les populations, la communauté juive occupe une place particulière. Non seulement les attentats de janvier s’effacent devant ceux de novembre, mais de plus, parmi ces attentats du début d’année, celui contre l’Hyper Cacher passe au second plan derrière celui de Charlie. Solveig Hennebert a pu le constater, dans le cadre de sa thèse sur les mémoires l’antisémitisme : « Il y a un sentiment d’abandon chez beaucoup de juifs. L’usage du « Je suis Charlie » a été mal vécu, et pour certains, c’est encore plus manifeste aujourd’hui qu’à l’époque. »

Il serait également intéressant d’observer comment les attentats marquent l’esprit des plus jeunes.

Chez ceux qui avaient 7 ou 8 ans à l’époque, on imagine bien que ces drames relèvent de l’histoire ancienne, au même titre que Jules César ou la guerre de Cent Ans. Pour éviter ça, les attentats font partie du programme d’enseignement moral et civique. On sait qu’il y eut des réactions hostiles à Charlie dans certaines classes en 2015. Et pourtant, il semblerait que la notion de liberté d’expression passe mieux aujourd’hui, à en croire Nathalie Reveyaz, inspectrice d’académie pédagogique et référente laïcité pour l’académie de Grenoble : « Il y avait plus d’hostilité en janvier 2015, car on était davantage dans l’émotion. Mais aujourd’hui, cela s’insère dans un cadre pédagogique et une réflexion, ce qui entraîne une meilleure adhésion ».

Cependant, même plus de cinq ans après les faits, les rumeurs complotistes restent bien ancrées : « Les jeunes peuvent dire : ah oui ! c’est l’affaire avec les rétroviseurs des voitures des frères Kouachi. Mais la mémoire se construit aussi avec ces éléments ».

Avec la mémoire, il y a aussi un phénomène général, et bien connu de tout un chacun : on se souvient parfaitement de ce qu’on faisait lorsqu’on a appris l’attentat. Ce phénomène, baptisé « souvenir flash », semble apparemment fiable… et pourtant, il est, lui aussi, trompeur.

Des études ont montré que, même si l’on se souvient très bien du contexte dans lequel on a appris un événement marquant (et pas seulement les attentats : il en va de même, par exemple, pour la mort de Lady Di), cela ne signifie pas forcément que ce contexte est conforme à la réalité.

Comme quoi, avec les souvenirs, il faut toujours se méfier. Raison de plus, justement, pour la bichonner au mieux, la mémoire.


Antonio Fischetti. Charlie hebdo 02/09/2020


  1. mémoire13novembre.fr