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Avec quelle volonté entrepreneuriale et gouvernementale ?

Plusieurs éclairages … de quoi se faire un avis.

Patrick Artus Chef économiste et membre du comité exécutif Natixis

La crise du Covid-19 a relancé le débat sur les relocalisations industrielles, à partir de l’observation des pénuries pendant la crise : principes actifs de médicaments, tests, masques, etc. Bien sûr, des relocalisations auraient un effet positif sur l’économie française. On sait que les délocalisations ont contribué au recul de la mobilité sociale, au détriment des emplois intermédiaires et en renforçant la polarisation du marché du travail entre emplois très qualifiés à salaire élevé d’un côté, et emplois à salaire faibles dans les secteurs domestiques (distribution, transport, services à la personne, sécurité…) d’un autre côté. On sait que l’amaigrissement de l’industrie (qui ne représente plus directement que 11 % du produit intérieur brut) fait disparaître des emplois qualifiés, de l’innovation, désertifie certains territoires.

Il pourrait apparaître deux types de relocalisations. Les premières sont pilotées par l’État. Il s’agit d’industries jugées stratégiques (médicament, matériel de télécom, matériel pour les énergies renouvelables) que l’État est prêt à subventionner. Les secondes viennent de décisions d’entreprises. Les entreprises sont de plus en plus conscientes de la fragilité des chaînes de valeur globales, qui sont trop concentrées. Elles dépendent d’un très faible nombre de fabricants pour certaines pièces, certains composants. Ceci pousse les entreprises à revenir vers des chaînes de valeur régionales, où on produit plus près des acheteurs finaux des biens. Il y aura donc des relocalisations industrielles en France, mais peut-on espérer qu’elles soient de grande taille ?

On doit en réalité craindre qu’il ne s’agisse pas d’un phénomène massif, pour plusieurs raisons. D’abord, il ne serait pas du tout efficace de ramener en France des industries bas de gamme, peu sophistiquées : textile de base, jouets, meubles, électroménager simple, métallurgie standard, etc. La France doit monter en gamme son économie, d’autant plus que le niveau élevé du coût du travail la rend non compétitive pour des productions peu sophistiquées, réalisables dans les pays émergents. En moyenne, produire en France, même si la productivité y est élevée, est deux fois plus cher que de produire dans les pays émergents, et cet écart ne peut pas être corrigé même si on taxe à l’entrée en Europe les produits des pays fort émetteurs de CO2 ou ayant une protection sociale faible. Ceci introduit le second argument, qui est lié au pouvoir d’achat. Les produits importés depuis les pays émergents étant en moyenne deux fois moins chers que ceux produits en France, la relocalisation complète ferait monter les prix de 15 % pour les produits industriels, de 5 % pour l’ensemble des biens. Il faut aussi intégrer dans la stratégie de politique économique l’intérêt du consommateur.

Enfin, l’industrie moderne est caractérisée par des rendements d’échelle croissants : il faut produire à une grande échelle pour être compétitif en raison de l’importance des coûts fixes (recherche, développement…). La relocalisation d’une petite partie d’une production a donc peu de sens.

On voit donc bien se dessiner la nature des relocalisations à venir. D’abord, celles qui résultent de choix publics, dans des industries stratégiques et d’avenir, et qui seront soutenues par l’État. Et celles qui résultent de choix d’entreprises, mais qui se limiteront à des produits haut de gamme pouvant être produits sur une grande échelle (électronique complexe, télécom, pièces compliquées pour l’automobile et l’aéronautique). Dans les deux cas, il faudra aussi que la France dispose des compétences nécessaires. Seuls 21 % des jeunes Français obtiennent un diplôme scientifique, contre 45 % en Allemagne. La nature, assez sophistiquée, des relocalisations envisagées ici nécessitera un effort important de développement des formations scientifiques et techniques.

Marie-Claire Cailletaud CGT – Coanimatrice du secteur industrie

L’enjeu de la relocalisation industrielle a été mis en exergue dans la période créée par la crise sanitaire. Notre incroyable dépendance, y compris dans des secteurs stratégiques, a été mise à nu. Elle est pour partie la cause des nécessaires mesures strictes de confinement mises en place, par manque de tests, de masques, de lits, de respirateurs, situation qui conduit aujourd’hui à une grave crise économique et sociale. L’heure n’est sans doute pas à donner des leçons, mais il est cependant insupportable que celles et ceux qui ont contribué à cette situation avec les « théories » du coût du travail, de l’entreprise sans usines, de la suprématie de la finance sur l’humain et la nature continuent à dicter la conduite pour redresser le pays. La décence voudrait qu’ils se taisent et qu’enfin la parole soit donnée à celles et ceux qui font le travail, qui ont fait tenir la société pour que dans un grand élan démocratique les solutions pour redresser le pays s’élaborent collectivement.

Relancer le pays, construire une économie solide qui réponde aux besoins de la population, anticipe et absorbe les défis à venir nécessite une capacité à penser autrement. Faire produire à l’autre bout de la planète, en choisissant les pays où les travailleurs ont le moins de droits sociaux et sont le plus exploités, travailler en flux tendus avec les stocks dans les camions rapatriés vers les lieux de consommation est insoutenable. Ce modèle de développement agonise. Mais il serait illusoire de penser que l’intérêt général va forcément l’emporter, et, en dehors des mots et des références indécentes de nos gouvernants, les actes montrent que le monde d’après peut furieusement ressembler au monde d’avant… en pire.

Si nous voulons redresser le pays, alors nous avons besoin d’un État stratège qui joue son rôle d’anticipation et de planification pour mettre en place les politiques publiques organisant la réindustrialisation du pays, avec les services publics, la recherche, la formation, les qualifications afférentes.

Relocaliser des filières industrielles ne signifie pas un repli ni une autarcie mais bien au contraire un redressement par la constitution d’un socle productif solide capable de répondre aux besoins vitaux et stratégiques de la population et d’enclencher les coopérations au niveau européen et international pour localiser au mieux les productions, élever les droits sociaux et partager les savoirs. Pour maîtriser son avenir, il faut s’en donner les moyens. Cela nécessite de gagner en indépendance en termes de productions de biens et de services afin de pouvoir décider collectivement et démocratiquement de ce que l’on produit, pourquoi on le produit et comment on le produit. C’est-à-dire que l’on pose en commun les stratégies économiques sociales et environnementales, le sens du travail et de notre humanité. C’est l’unique issue pour ne pas laisser quelques grands groupes décider à notre place de nos destins. Mais ne nous leurrons pas. Le capitalisme peut faire preuve d’inventivité pour continuer à servir la poignée qui a fait main basse sur les biens communs. À nous de réinventer l’État et la démocratie, faire société en articulant ancrage dans les territoires, démocratie locale, solidarité et égalité entre les citoyen·es, démocratie sociale et cohérence nationale. Des propositions existent et doivent être débattues.

Souhaitons que cette crise permette la prise de conscience d’intérêts de classe partagés afin de nous faire passer d’une société de masse à une société de classes… pour aller vers une société sans classes.

Maxime Combes Économiste et porte-parole d’Attac France

Il est frappant de constater combien il a fallu peu de temps pour que ceux qui n’avaient jamais cessé d’encourager la mondialisation néolibérale et productiviste s’emparent du débat sur la « relocalisation » et s’en fassent les champions. Sans doute n’est-ce pas sans lien avec le fait que 90 % des personnes interrogées appellent désormais à relocaliser les filières disséminées aux quatre coins du monde. Mais il est tout aussi frappant de noter que cette « relocalisation » n’est pas justifiée par l’urgence de créer des emplois ou de réduire les impacts écologiques de chaînes d’approvisionnement insoutenables. Non, c’est au nom de la « souveraineté économique » ou de « l’autonomie stratégique » que l’on justifie, respectivement à Paris et Bruxelles, quelques velléités en la matière.

Ainsi Emmanuel Macron a-t-il passé un accord avec Sanofi pour « garantir » la disponibilité d’un éventuel vaccin et d’annoncer 200 millions d’euros pour relocaliser des infrastructures de production de médicaments. Ce faisant, l’exécutif restreint progressivement le légitime débat sur le futur de la mondialisation, dont les failles structurelles ont été mises en exergue par la pandémie. L’exécutif focalise ainsi le débat public sur le lieu de production du paracétamol et non sur le contenu des productions qu’il faut maintenir et relocaliser, et encore moins sur qui doit contrôler, et à quelles fins, ces productions. Dès lors, comment peut-on parler de « souveraineté économique », ou sanitaire, quand on fait de Sanofi le garant de notre approvisionnement ? N’est-ce pas Big Pharma qui détruit des emplois par milliers ? N’est-ce pas Big Pharma qui s’accapare des milliards d’euros d’aide publique en matière de recherche puis dépose des brevets qui retirent du domaine public les résultats et qui, enfin, rémunère grassement ses actionnaires ?

Celles et ceux qui défendent une approche minimaliste de la « relocalisation » cherchent surtout à sauver les règles du jeu mondialisé : il n’est pas question pour eux d’interroger les fondements normatifs du commerce mondial qui ont conduit de trop nombreuses entreprises à faire de la compétitivité-coût et de la rentabilité financière leurs seuls critères de décision.

Lorsqu’elle est prise comme synonyme du « rapatriement » de quelques rares activités spécifiques, la relocalisation en perd toute perspective transformatrice sociale et écologique. Nous ne saurions accepter une approche édulcorée de la relocalisation qui ne pourra, in fine, que faire le lit de ceux qui font de la frontière le levier de leurs haines.

Cosmétique dans sa version néolibérale, haineuse dans sa version nationaliste, la relocalisation pourrait pourtant être écologique et solidaire, comme nous l’expliquons dans le court manifeste auquel ont contribué des militant·es et chercheur·euses d’horizons variés ( Ce qui dépend de nous, LLL). Écologique parce que l’enjeu est bien de réduire les flux de capitaux et de marchandises ainsi que la place des secteurs toxiques pour la biosphère. Solidaire parce qu’il ne s’agit pas de relocaliser ici sans permettre à l’ensemble des populations de la planète de pouvoir en faire autant sans aggraver leurs dépendances aux marchés internationaux.

L’enjeu n’est en effet pas de rapatrier les usines de confection textile des banlieues de Hanoi ou Dacca et d’accroître le chômage sur place mais au contraire de repenser les besoins d’habillement et d’y pourvoir via des filières territorialisées, dans de bonnes conditions sociales et écologiques. C’est un défi gigantesque qui nécessite de débrancher le droit commercial international existant pour y substituer des règles locales, nationales et internationales qui fassent primer l’intérêt général sur les intérêts particuliers des entreprises multinationales.

Aurélien Bernier Journaliste et essayiste

Dans un système de libre-échange et de libre concurrence comme celui que nous subissons, nous n’avons presque aucune prise sur les productions délocalisées. Les plus optimistes imaginent pouvoir intégrer des critères écologiques et sociaux aux règles du commerce international. Mais outre que la réalité des accords de libre-échange prend le chemin exactement inverse, comment pourrait-on faire appliquer de telles normes ? Qui enverra des inspecteurs du travail en Chine pour contrôler le respect des libertés syndicales ? Qui enverra des inspecteurs de l’environnement au Nigeria pour contrôler l’industrie pétrolière ?

Dans ce système commercial « ouvert », on ne peut pas non plus imposer de règles sérieuses à des multinationales qui peuvent délocaliser. Dans les années 2000, lorsque l’Union européenne mit en place un marché du carbone pourtant peu contraignant, une firme comme ArcelorMittal exerça un chantage honteux à la délocalisation. Les États et Bruxelles cédèrent, ce qui lui permit de polluer selon ses désirs.

Pour réduire l’impact environnemental de la production, pour rééquilibrer le rapport de forces entre capital et travail, la relocalisation est incontournable. Elle ne peut se limiter à quelques secteurs qui seraient des exceptions à une règle générale libre-échangiste. On ne peut pas se satisfaire de relocaliser la production alimentaire tout en laissant la désindustrialisation se poursuivre. Il faut au contraire relocaliser dans de nombreux secteurs, de la production pharmaceutique aux matériaux de construction en passant par l’automobile ou l’énergie.

La difficulté est qu’il ne s’agit pas de rééquilibrer un commerce international légèrement déséquilibré, mais de s’attaquer à des fossés écologiques et sociaux. Il n’y aura pas de « protectionnisme tranquille » et des mécanismes comme la taxation carbone du transport de marchandises sont insuffisants. Pour relocaliser la production de panneaux photovoltaïques, par exemple, il faut stopper le dumping d’une industrie chinoise qui a divisé les prix par douze en dix ans !

Sans régulation forte des marchandises et des capitaux, il n’y aura pas de véritable relocalisation. Mais aussi nécessaire soit-il, ce protectionnisme écologique et social n’est pas suffisant. D’une part, il ne remplacera pas une planification publique pour penser et organiser la relocalisation. D’autre part, puisqu’il s’agit de faire évoluer la production, il faudra édicter des règles strictes et recruter massivement des inspecteurs du travail, des inspecteurs des installations classées pour l’environnement… afin de les faire respecter.

Il faut surtout penser une autre répartition des activités entre public et privé. Car le meilleur moyen de contrôler démocratiquement un secteur, d’en faire un exemple social et environnemental, est encore de le transformer en bien commun. Avec un gouvernement progressiste, nationaliser Total, par exemple, permet de changer en profondeur les choix énergétiques de cette entreprise, de lui faire respecter des normes nouvelles en France mais aussi à l’étranger. En stoppant notamment l’exploration des gaz de schiste ou les collaborations avec des régimes infréquentables, en coopérant avec les États du Sud.

La bataille politique de la relocalisation s’annonce rude. D’un côté, il y a ceux qui cherchent à éteindre la critique de la mondialisation mais à en préserver les ressorts. De l’autre, ceux qui voudraient seulement défendre le capitalisme national dans la concurrence internationale. Nous n’acceptons ni l’un ni l’autre. Pour nous, la relocalisation doit permettre la reprise en main de l’économie par le politique et sa transformation. Il est grand temps.