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Je vais (Yannick Haenel) assister au procès suite aux attentats de janvier 2015.

Chaque jour, le dessinateur Boucq et moi nous rendrons compte sur le site de Charlie Hebdo de ce que nous aurons vu et entendu, de ce que nous aurons compris ou pas compris.

  • Mais, y aura-t-il quelque chose à comprendre?
  • Que peut la justice face à une abomination?
  • L’innommable peut-il se dire quand même?

Ce sont des questions plus grandes que nous, ce sont aussi les seules qui valent; celles qui exigent que nous en fassions personnellement l’expérience. Que nous soyons absolument présents. Que nous mobilisions nos capacités d’intelligence, de cœur et d’esprit.

Quand Riss me l’a proposé, j’ai dit oui tout de suite, mais je n’ai pas dormi de la nuit : comment trouver la bonne distance pour témoigner, moi qui suis arrivé à Charlie Hebdo après les attentats (quelques semaines après, fin janvier ou début février 2015, pour une chronique d’écrivains avec Marie Darrieussecq et Robert McLiam Wilson, puis avec d’autres).

Comment rapporter dans Charlie Hebdo ce qui se dira sur Charlie Hebdo? Et comment le dire à tous – pour tous?

Je fais partie du journal, mais ne suis pas journaliste, sans doute est-ce pour cela que Riss m’a choisi : un écrivain est quelqu’un qui cherche en toute occasion à ajuster son regard, et qui fait de cet ajustement continuel son éthique.

La justesse est mon souci ; le scrupule est mon angoisse ; l’exactitude, mon bonheur.

Je veux trouver les bons mots, ceux qui vont éclairer ce cauchemar, mettre de la lumière sur les visages des survivants, et plonger une bougie dans le gouffre des tueurs.

Je voudrais que les mots qui sortiront de là rendent justice aux gens de Charlie Hebdo, qu’ils leur restituent non ce qu’ils ont perdu (car la perte est sans recours), mais ce qui leur est dû : notre estime, notre amour.

Ce qui est arrivé un matin de janvier 2015 à Charlie Hebdo relève d’une violence qui n’a plus cessé de déchirer la France, et qui depuis cinq ans divise, fracture, décompose ce pays comme jamais dans son histoire.

La violence des communautarismes, la violence archaïque, peut-être immémoriale, métaphysique et en même temps ignoblement concrète, physique, meurtrière des haines religieuses. La haine, plus vieille que l’amour, dit Freud. La mise à mort, plus ancienne que toute naissance.

La tragédie qui a affecté ce journal est aussi ce qui lui donne ce courage de la vérité qui chez les Grecs animait la parrêsia, la liberté de parole – celle qui porte en elle le tragique parce qu’elle est capable de se rire de tout.

Cette nuit, dans l’insomnie, j’ai ouvert le Journal de Kafka : « Dans cette zone-frontière entre la solitude et la communauté, écrit-il, […] je me suis établi davantage que dans la solitude elle-même. »

Voilà : solitude et communauté.

La solitude de Charlie Hebdo est absolue. Leur communauté est ta nôtre.


Yannick Haenel – Charlie hebdo. 02/09/2020