« Autant en emporte le vent » retiré provisoirement des plateformes de streaming, un rédacteur en chef du New York Times forcé de démissionner pour avoir publié une tribune ultraconservatrice jugée offensante, des statues déboulonnées un peu partout dans le monde, des artistes accusés d’appropriation culturelle et sommés de s’excuser…

Depuis quelques mois, un tourbillon s’est abattu sur des pans entiers de la culture, de l’histoire, des médias, mais aussi sur des anonymes et ce tourbillon, c’est celui de la cancel culture ou « culture de de l’effacement », qui consiste à mettre à l’index, à boycotter ou à humilier publiquement des personnalités (mais pas que) parce qu’elles auraient pris des positions dérangeantes, non consensuelles, sur des questions de racisme, de sexisme et d’homophobie, notamment

Le phénomène, parti des universités américaines il y a quelques années, s’étend au point que, en juillet, dans une lettre publiée dans Harper’s Magasine, des-intellectuels de renom (dont Salman Rushdlie, Margaret Atwood, Kamel Daoud..) affirmaient redouter que « la pression en faveur de la justice sociale n’engendre l’intolérance ». « L’échange libre d’informations et d’idées, qui e. le moteur d’une société libérale, est chaque jour plus restreint », écrivaient-ils.

 La lettre a été vilipendée sur Twitter. Mais elle aura au moins fait réagir.

Le sujet est pour le moins délicat, et nous-mêmes, à la rédaction, avons beaucoup réfléchi sur la façon de l’aborder.

En mars, en France, Caroline Fourest a publié un livre à charge (Génération offensée), qui dresse le même constat que celui fait par Mark Lilla aux États-Unis : la gauche radicale, identitaire à force de défendre des segments de la population (les Noirs, les homosexuels, les femmes, les transgenres…), en a oublié son message universaliste, social, et la nécessité de rassembler pour espérer gouverner.

Depuis trois mois, nous avons épluché la presse étrangère qui s’est fait l’écho de ces problématiques en publiant des opinions contradictoires qui nous ont, nous-mêmes, poussés à faire et défaire, à ajuster sans cesse ce dossier.

Parmi les nombreux articles que nous avons pu lire, certains nous ont choqués, d’autres nous ont fait changer d’avis. Au point de nous demander parfois si nous n’étions pas « trop » … trop conservateurs, trop réacs presque, ou, à l’inverse, trop provocateurs.

Il y a dans la cancel culture quelque chose de réellement violent quand quelqu’un est tout à coup désigné à la vindicte populaire.

C’est ce qui s’est passé avec J.K.Rowling, l’auteure d’ Harry Potter, qui s’est vu vouer aux gémonies (et son œuvre avec elle) pour des prises de position jugées transphobes.

Mais c’est aussi le cas d’anonymes qui paieront, eux, un prix beaucoup plus lourd.

  • Une entreprise doit-elle licencier un employé pour des propos tenus vingt ans plus tôt et exhumés sur les réseaux sociaux ?
  • Les engagements contestés d’un artiste disqualifient-ils son œuvre ?
  • Ses emprunts à d’autres cultures sont-ils une « appropriation » ?

C’est toute la complexité de ce débat lias indéniable toutefois qu’il y a derrière ces appels à la censure, à l’effacement, la possibilité, pour des minorités, des voix marginalisées, de se faire enfin entendre.

Ce que dit très bien Nesrine Malik dans le « Guardian ».

Moins conciliant, Lance Morrow s’inquiète, lui, d’un « nouveau maccarthysme » dans le Wall Street Journal.

Dans La Naciôn, l’écrivain Alberto Manguel parle « d’ère de la vengeance ».

 Ce qui paraît clair, c’est qu’il y a une fracture générationnelle sur ces questions. Très politisés, les millénaux se revendiquent comme une génération ‘woke’ (« éveillée »).

Leur combat peut faire des dégâts : qu’importe, ils veulent être entendus.

Pour eux, la question n’est pas de savoir si on peut encore débattre, mais d’accéder au débat, de prendre la parole, dans les médias, les entreprises. Des espaces qu’ils estiment monopolisés par élites au détriment des minorités. Et ils n’ont pas tort sur ce point

Si la question est légitime, la liberté d’expression (et de contradiction, donc) dans nos sociétés démocratiques ne peut, elle, en aucun cas être remise en cause. Alors que s’ouvre le procès des attentats de janvier 2015, nous devons y veiller plus que jamais.

Cinq ans après, sommes-nous toujours Charlie, s’interroge un chroniqueur du Guardian en pages France ?

Sans doute de moins en moins.


Claire Carrard – Courrier international – Titre original : « A-t-on t encore le droit de ne pas être d’accord ? » Source