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… selon la direction « Priorité aux auditeurs aisés et cultivés »

Préambule : le texte qui suit n’entend absolument pas affirmer que France Inter diffuse de « mauvaises » informations. Il n’est question que de l’orientation générale, donnée et voulue par la direction des programmes (c’est certainement un pur hasard si elle satisfait l’ élites élyséennes). En peu de mots, l’ensemble des émissions s’adressent à une certaine classe d’auditeurs. MC


Depuis quelques mois, France Inter s’enorgueillit d’être la radio la plus écoutée du pays : 6,1 millions d’auditeurs chaque jour, selon la dernière enquête Médiamétrie. Soit. Mais que valent ses émissions et, surtout, à qui sont-elles destinées ?

Au fil des innovations (et des purges), la machine est devenue plus performante et moins surprenante. Sociologiquement, idéologiquement, la chaîne généraliste du service public, censée « donner une image la plus réaliste possible de la société française », semble s’adresser à une France particulière. Au point de mépriser les auditeurs qu’elle juge indignes de ses lumières ?

Une journée ordinaire sur les ondes de France Inter (1). Lundi 18 novembre 2019, le maire d’une grande ville est l’invité de 6 h 20. Un réalisateur s’exprime à 7 h 50. Intervieweurs- vedettes de la matinale, la tranche horaire de 7 heures à 9 heures, Léa Salamé et Nicolas Demorand reçoivent une femme politique à 8 h 20. Se succéderont ce jour-là deux historiens, un politologue, un chercheur, un président d’université, trois médecins, un psychologue, deux journalistes, trois dirigeantes syndicales, deux acteurs, un producteur de cinéma, un romancier… et une étudiante boursière.

Alors qu’ils représentent à peine un cinquième de la population active, les cadres et professions intellectuelles supérieures monopolisent les micros de la radio publique.

Ce même 18 novembre, les classes populaires au sens large (agriculteurs, employés et ouvriers, auxquels nous avons ajouté le temps de parole d’une infirmière, ainsi que les témoignages d’étudiants boursiers et de leurs parents) occupent, elles… vingt-neuf minutes de temps d’antenne entre 5 heures et 23 h 16 : soit 2,6 % de la grille de France Inter, composée de tranches d’information, de divertissement et de culture.

Ceux que les sondeurs appellent péjorativement les « CSP- » (comme catégories socioprofessionnelles « inférieures ») constituent pourtant 47,9 % de la population en âge de travailler (agriculteurs, 1,5 % de la population active ; ouvriers, 19,6 % ; employés, 26,8 %) (2).

Les journaux de la matinale, ce jour-là, ont tout de même accordé :

  • trois minutes et trente-deux secondes aux « gilets jaunes », réparties sur trois mini-sujets.
  • L’indemnisation des agriculteurs victimes de l’explosion de l’usine Lubrizol à Rouen a tenu en haleine les auditeurs pendant une minute et cinquante-deux secondes.
  • Ajoutées à un reportage de sept minutes dans une autre émission sur l’opposition à un projet de contournement autoroutier de Strasbourg, ces bribes de diversité sociale cachent mal l’épaisse forêt d’uniformité idéologique et culturelle qui recouvre France Inter.

Du 18 au 24 novembre 2019, les studios de la chaîne ont accueilli 177 invités. Tous issus de classes moyennes supérieures, culturellement et économiquement favorisées.

À deux petites exceptions près, à des heures de faible écoute. L’étudiante boursière et une chômeuse de longue durée ont apporté leur « témoignage » dans l’émission « Le nouveau rendez-vous », entre 22 heures et 23 heures.

Le constat n’est pas nouveau.

En 2014 déjà, le collectif « De l’air à France Inter », constitué à l’initiative du journaliste François Ruffin (aujourd’hui député),

  • comptabilisait 1,7 % de temps d’antenne dévolu aux ouvriers et employés (3). L’indifférence de la radio publique à l’égard des classes populaires est réciproque.
  • Selon une étude interne à Radio France confidentielle, seuls 11 % de ses auditeurs appartiennent aux « CSP- » (4).
  • Parmi les six principales antennes généralistes, France Inter est la moins appréciée des travailleurs du bas de l’échelle. Ce qui ne l’a pas empêchée de devenir en 2019 la radio la plus écoutée du pays. Comme quoi « populaire » ne rime pas forcément avec classe ouvrière.

L’étude confidentielle sur la « structure d’auditoire de France Inter » accrédite son statut de radio de la bourgeoisie cultivée. « Par rapport à la concurrence directe, France Inter se caractérise par une proportion importante d’auditeurs CSP+ (39 %), aussi bien de chefs d’entreprise/cadres et professions intellectuelles supérieures (19 %) que de professions intermédiaires (17 %) — le reste étant composé des artisans et des commerçants. Seule France Info a davantage de CSP+ », analyse l’enquête.

Le « cahier des missions et des charges » de Radio France, qui rassemble sept chaînes publiques, affirme pourtant son devoir de « veiller à ce que ses programmes donnent une image la plus réaliste possible de la société française dans toute sa diversité ». Mais, avec son fleuron, France Inter, le produit de la redevance acquittée par une majorité de Français est confisqué par sa minorité bourgeoise et diplômée.

Fière de son statut de première radio du pays, la direction de la communication de la chaîne se prévaut du soutien du public, enquête d’opinion à l’appui (5) : « France Inter est excellemment jugée par ses auditeurs sur ces problématiques, avec plus de 90 % d’accord sur l’ensemble des items : traitement de la diversité sociale, des origines, sexuelles, générationnelles. »

Ex-membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel, Réunionnaise née dans une famille pauvre de onze enfants, Mémona Hintermann émet un jugement moins flatteur. L’ancienne grande reportrice à France 3 nous confie : « Quand j’écoute Inter, j’entends une France bourgeoise épargnée par les difficultés de la vie, qui ne correspond pas au pays tel qu’il est. Enfants de diplomate ou de ministre, les figures de la matinale entretiennent une part d’entre-soi jusque dans le choix des mots employés. »

[…]


David Garcia – Journaliste. Le monde diplomatique numéro 797 août 2020. Source (Extrait)


  1. Cette enquête est le produit d’une série d’entretiens et d’une écoute régulière des programmes de France Inter durant la saison 2019-2020.
  2. Source : Insee.
  3. « De l’air à France Inter », Fakir, Amiens, octobre-novembre 2014.
  4. « La structure d’auditoire de France Inter et des stations concurrentes », cumul septembre-décembre 2019, direction des études et de la prospective de Radio France.
  5. Étude OpinionWay, novembre 2019.
  6. Lire Daniel Mermet, « Rapprocher le micro de la fenêtre », Le Monde diplomatique, mai 2014.
  7. « Comment France Inter est passée première de la classe », Télérama, Paris, 27 juin 2019.
  8. Lire Chantal Mouffe, « Ce que Pierre Rosanvallon ne comprend pas », Le Monde diplomatique, mai 2020.
  9. Dominique Seux, Petit Manuel d’économie quotidienne, Grasset – France Inter, Paris, 2018.
  10. Le Parisien, 26 avril 2017.
  11. Cité par Mathias Reymond, « Au nom de la démocratie, votez-bien ! », Agone, Marseille, 2019.