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Aurait-on sous-estimé les aventures d’« Angélique, marquise des Anges », succès littéraire dévoré par des centaines de millions de lecteurs de par le monde ?

Dans les années 1960, l’adaptation au cinéma de la saga livrait de l’héroïne une version mièvre, portée par une piètre Michèle Mercier. […]

C’est l’histoire d’un malentendu, d’une passion et d’une souffrance à la fois. D’une œuvre littéraire immensément populaire et pourtant oubliée. D’une romancière ignorée en partie parce qu’elle était femme : Anne Golon (1921-2017).

Angélique, son héroïne, a marqué les esprits. En treize volumes, la marquise des Anges passe des bras du mystérieux Joffrey de Peyrac aux bas-fonds de Paris, avant de rejoindre la cour de Louis XIV. Capturée par les Barbaresques, elle fait ensuite la révolution dans le Poitou, émigre en Nouvelle-France…

Un destin éminemment romanesque, traduit en une trentaine de langues, qui a séduit une centaine de millions de lecteurs à travers le monde.

La saga, adaptée au cinéma dans les années 1960 (puis à nouveau en 2013), devient opéra au Japon, pièce de théâtre au Palais des sports à Paris, feuilleton sur France Inter, comédie musicale à Prague, ou manga en France.

Évacuons d’emblée l’image qui prédomine encore quand on évoque Angélique : celle de Michèle Mercier, qui incarna le personnage dans les cinq films de Bernard Borderie entre 1964 et 1968. Ultra sensuelle, la comédienne campe une aventurière à la limite de la niaiserie, loin du personnage initial.

Lors de l’écriture des premières adaptations, Anne Golon s’était insurgée contre la façon dont était modifiée sa créature.

« Je vais vous dire qui est votre Angélique : une petite putain qui veut se farcir tous les hommes », lui répond le dialoguiste Daniel Boulanger. « Il trouvait normal de m’insulter et d’insulter mon héroïne. Il haïssait l’idée d’une femme libre et intelligente, et simplement normale », regrettait l’écrivaine en 2013, dans une interview donnée à la Revue des deux mondes.

Car Angélique est une guerrière qui se bat aussi bien pour retrouver son mari, éduquer ses enfants, que pour acquérir son indépendance financière ou s’élever contre la politique royale, qu’elle juge injuste.

Fille de capitaine et reporter au Congo

À l’origine de cette captivante saga, gorgée de détails historiques, il y a une vocation précoce. Née Simone Changeux en 1921, la future romancière est bercée par les aventures que raconte son père, capitaine de vaisseau.

Tuberculeuse, elle lit énormément et publie dès l’âge de 18 ans ses souvenirs d’enfance chez Desclée de Brouwer. Au début des années 1940, elle parcourt la France à bicyclette par deux fois pour décrire la beauté de son pays. Elle conçoit le magazine France-1947, puis part comme reporter indépendante pour Brazzaville, au Congo, où elle tombe amoureuse d’un géologue russe. « Tous deux étaient contre le mariage, raconte leur fille Nadine Goloubinoff. Mais Serge a été nommé au Tchad, et la seule façon pour elle de l’accompagner était de l’épouser. Elle lui a confié ses papiers pour valider le mariage, puis a pleuré toutes les larmes de son corps »

Installé à Versailles au milieu des années 1950, le couple vit chichement, cosignant des articles scientifiques. Inspirée par le château de Louis XIV et marquée par des livres comme Les Hauts de Hurlevent, d’Emily Brontë, ou Autant en emporte le vent, de Margaret Mitchell, Anne se lance dans l’écriture d’un roman historique se déroulant au XVIIe siècle. Son mari l’aide à réunir la documentation, creusant par exemple les connaissances scientifiques de Joffrey de Peyrac, qui pratique l’alchimie.

Le premier volume d’Angélique est publié en Allemagne en 1956, où il connaît un grand succès. En France, en revanche, pas question de laisser Anne Golon signer seule son œuvre, qu’il s’agisse du feuilleton paru dans France-Soir ou du volume relié publié par Opera Mundi. « L’éditeur souhaitait un nom d’homme, parce que cela faisait, selon lui, plus sérieux pour un roman historique, racontait-elle. Mon mari a dit : “Mettez au moins son prénom puisque c’est elle qui a écrit.»

Seront donc crédités « Anne et Serge Golon » pour l’ensemble de la saga. « Alors que nous, leurs enfants, savons pertinemment que c’est elle qui a rédigé, pendant que lui peignait ses tableaux, précise leur fille Nadine Goloubinoff. Lors des interviews qui suivirent la parution des livres, les journalistes s’obstinaient à questionner Serge, qui les encourageait à interroger plutôt Anne. Alors on lui réclamait un café… »

Malgré la grande popularité de la série, les Golon ne roulent pas sur l’or. Ils ne touchent pas de droits sur les films sortis dans les années 1960.

Angélique a beau être célèbre, l’éditeur n’assure pas de réédition des livres, au grand dam des aficionados de la marquise. Des éditions pirates se multiplient, notamment en Russie. « Les films et leurs rediffusions régulières ont maintenu Angélique dans les esprits. Mais nous avons dû intenter un procès à Hachette pour récupérer les droits sur les romans, ce qui fut fait en 2005 », poursuit-elle.

De nouvelles éditions enrichies

À la fin des années 2000, Jean-Daniel Belfond, directeur des éditions de l’Archipel, réalise qu’il n’y a plus d’éditeur francophone d’Angélique. Il se lance alors, avec Anne Golon, dans un projet fou : rééditer les treize volumes en version augmentée.

Le premier tome passe ainsi de 600 à 1.200 pages, nourri de nombreuses précisions historiques. L’autrice réinsère des passages coupés, sans son accord, par son éditeur originel. Elle développe l’histoire de la sorcière Mélusine, qui intervenait brièvement dans la première mouture, corrige le déroulé du mariage de Louis XIV à partir de documents espagnols qu’elle a trouvés, insère davantage de descriptions de fêtes à Versailles… Un énorme travail pour cette « toute petite dame, toujours très joyeuse, positive », selon Belfond, qui vante son« vrai sens du rebondissement ».

Adolescent, le romancier, essayiste et scénariste de bandes dessinées François Rivière a été captivé par la série des Angélique, qui le faisait penser « aux romans anglais de cape et d’épée, riches en action et en complications sentimentales ». Il dit avoir rencontré en Anne Golon « un personnage hors du commun, obsessionnel par rapport à son œuvre : Angélique, c’était elle ! Dommage que son héroïne ait été esquintée par le cinéma, avec une piètre actrice, et que cette écrivaine se soit sentie aussi méprisée par le milieu littéraire alors qu’au XIXe, du temps d’Eugène Sue, le roman populaire bénéficiait d’un autre statut. »

Nadine, sa fille, défend désormais les couleurs d’Angélique, inlassablement. Elle évoque un projet de téléfilm, un autre d’opéra-ballet, une biographie de ses parents qu’elle voudrait écrire et le quatorzième volume de la série, qu’elle ambitionne de rédiger d’après les notes laissées par sa mère. « Angélique ne va pas revenir pour faire du tricot, je peux vous l’assurer », lance-t-elle. Comme habitée par un feu sacré tout droit venu du XVIIe siècle…


Un article signé Laurence Le Saux. Télérama N° 3680