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Le concurrent démocrate de Trump n’est pas un débutant dans le métier et il sait miser sur les travers de son adversaire plus que sur ses propres qualités.

Hello, hello, voici le gond old fellow. Quarante-huit ans qu’il est dans le paysage. Il a connu Brejnev et Kossyguine, Zhou Enlai, Amin Dada et Kissinger, les parapluies bulgares et Checkpoint Charlie. Il n’a pas trop changé, il a toujours une tête à faire de la pub pour le Viagra, le teint d’un gars qui dort sous la lampe à bronzer. Dents un peu trop blanches, sourire Ultra Brite, encore mince, démarche un peu ralentie, certes, mais c’est bien Joe Biden.

Parfois, sur l’estrade, il ferme les yeux pendant qu’on fait son éloge. On le réveille discrètement. Joe, s’il te plaît, il y a les télés. Il relève la tête et sourit, ça fait du bien, un petit roupillon.

dessin de Kiro – le Canard enchaîné 26/08/2020

Il a pris la parole, jeudi dernier, lors de la convention démocrate qui a confirmé son investiture. De l’avis général, il n’a pas été trop mauvais. Il est vrai qu’il a fait dans le consensuel, assurant, l’air pénétré : « L’amour est plus puissant que la haine, l’espoir est plus puissant que la peur, la lumière est plus puissante que les ténèbres ».

Les foules, c’est pas trop son truc, et ça tombe bien parce que les foules ne sont plus de saison.

C’est leur Chirac à eux. Une bonhomie affichée qui sert à masquer une ambition féroce, une empathie surjouée face aux malheurs des petites gens, une longévité à toute épreuve (sénateur du Delaware depuis l’âge de 29 ans, jusqu’en 2008, troisième tentative à l’élection suprême), tactile (surtout avec ces dames), une connaissance parfaite des institutions washingtoniennes, un sens de la gaffe qui défie l’entendement.

Il a plagié un jour le leader travailliste Neil Kinnock, a tendance à enjoliver ses résultats universitaires. Il a raconté ses démêlés avec la police sud-africaine alors qu’il tentait de rencontrer Nelson Mandela, sauf que cela n’est pas arrivé.

Le Chirac du Delaware

Parfois, il ferait mieux de se taire et le reconnaît lui-même. Quand Obama s’est présenté aux primaires du Parti démocrate en 2008, il a lancé : « Il est intelligent, propre, il présente bien. » Une remarque un rien raciste dont le vainqueur ne lui tint pas rigueur en le choisissant comme vice-président, pas plus que les Afro-Américains, qui le soutiennent majoritairement et qu’il a toujours défendus. Rien, de toute façon, qui puisse l’ébranler.

Le Chirac du Delaware est un centriste-né. « Il n’a pas d’idéologie, il est au centre, et, quel que soit le centre, il y va », a ironiquement raconté Gérard Araud, ancien ambassadeur de France aux États-Unis. Depuis la percée de Bernie Sanders, le centre chez les démocrates s’est déplacé à gauche, et Joe a suivi, pas contrariant pour deux sous.

Va pour le coup de barre à gauche. Il défend donc une nette augmentation du salaire minimum, et 2.000 milliards d’investissements en quatre ans pour lutter contre le réchauffement climatique.

Peut-il gagner ? « Un parti aussi bouillonnant d’idées que le Parti démocrate, où les débats sont vifs, s’est rangé derrière Biden, qui a eu l’habileté d’associer étroitement l’aile gauche du parti à la rédaction du programme », rappelle Jean-Eric Branaa, maître de conférences à l’université de Panthéon-Assas, et auteur de « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama » (VA Éditions).

Il a toujours su négocier : avec les républicains au Sénat, avec Obama, dont il fut l’habile complément à la Maison-Blanche en s’investissant sur la politique étrangère, spécialement l’Afghanistan, et maintenant avec ceux qui furent de rugueux opposants au sein du parti.

Un rien tactile

Sa colistière, la sénatrice Kamala Harris, l’avait rudement secoué pendant les primaires en rappelant son hostilité au busing, un système favorisant la mixité scolaire qui permettait aux enfants noirs de s’inscrire dans de bonnes écoles situées loin de leur domicile.

Le voilà avec une confortable avance dans les sondages. Il bénéficie de l’indulgence de la presse américaine, qui se fait désormais plus discrète sur les sept accusations de harcèlement et une de viol formulées par des femmes ayant croisé sa route. Joe est donc « tactile ».

Être l’incarnation du « système » peut-il lui nuire ? « Il a été au coeur de la politique étrangère américaine, de la politique judiciaire aussi. Mais Trump, héritier, milliardaire et jet-setteur, peut-il se prétendre hors système ?» s’amuse Branaa. Quant à savoir s’il saura mobiliser les jeunes, déçus de l’échec de Sanders, et les Latinos, qui auraient sans doute voulu une vice-présidente issue de leurs rangs…

Les attentes sont grandes, et Biden est un vieux Sioux. Après la mort de George Floyd, il avait déclaré : « Je me rends compte que nous devons faire quelque chose de grand. »

Il n’a toujours pas dit quoi.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 26/08/2020