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Résumé des épisodes précédents : à l’issue d’une guerre d’usure de deux ans, Isabelle Kocher (seule femme à la tête d’une boîte du CAC 40) a été démise de ses fonctions de directrice générale d’Engie, le 6 février 2020.

Depuis six mois, donc, cette petite boîte de 160.000 salariés et 60,1 milliards de chiffre d’affaires fonctionne avec une direction… intérimaire. On se croirait au royaume de Belgique !

Le conseil d’administration du leader mondial de production bas carbone vient enfin de se décider à choisir un nouveau boss. L’État français, détenteur de 23,64 % du capital d’Engie, souhaiterait qu’une femme reprenne le flambeau, histoire de ne pas accréditer l’idée que les quarante entreprises du CAC 40 sont masculines ! Deux favorites sont en lice qui doivent être auditionnées d’ici à la fin du mois par les membres du board.

Bataille de titanes

En interne, la perle rare se nomme Gwenaelle Avice-Huet. L’actuelle directrice générale adjointe chargée des activités dans le renouvelable (solaire, éolien, biomasse), entrée chez Engie en 2010, a servi auparavant au sein des cabinets des ministres Jean-Pierre Jouyet et Bruno Le Maire (Affaires européennes) puis de Jean-Louis Borloo (Environnement). Agrégée de physique-chimie et ingénieure des Ponts et Chaussées, cette normalienne n’a qu’un défaut: elle a 40 ans. « Et alors ? s’agace l’un de ses supporteurs. Macron n’avait pas 40 ans quand il est devenu président !» Vu comme ça…

Depuis des semaines, Catherine Guillouard, 55 ans, PDG de la RATP, fait campagne, de son côté, pour arracher le Poste. L’énarque a travaillé dix ans à la direction d’Air France puis a œuvré aux finances de l’opérateur de satellites Eutelsat et du distributeur de matériel électrique Rexel ; elle connaît Engie pour en avoir été administratrice. A ce profil irréprochable s’ajoutent de précieux appuis : Alexis, Kohler, le secrétaire général de l’Elysée, et la « bande » des inspecteurs du Trésor, notamment Martin Vial, le directeur de l’Agence des participations de l’Etat. Le hasard faisant bien les choses, Clément Léonarduzzi, le président de Publicis Consultants, qui gérait l’image de la patronne de la RATP, vient d’être bombardé communicant de l’Elysée. Bel alignement de planètes…

Sur la Voie lactée, Catherine Guillouard, qui « rêve, admet l’un de ses proches, de quadrupler son salaire, plafonné à 450.000 euros par an » (on a les ambitions qu’on peut), risque cependant de croiser une météorite. « Emmanuel Macron n’est pas très enthousiaste à l’idée de voir la patronne de la RATP quitter la Régie, alors que son mandat a été renouvelé pour cinq ans, le 24 juillet 2019, rapporte un familier du Château. La priorité, c’est la paix sociale dans le métro, surtout après les grèves sur la réforme de la retraite et le coronavirus. »

Deuxième handicap : la dame a la réputation d’avoir du caractère. Rien de répréhensible, sauf qu’Engie a déjà souffert des batailles d’ego entre Isabelle Kocher et son ancien mentor Gérard Mestrallet, puis avec Jean-Pierre Clamadieu, président du conseil d’administration. « Il ne faudra pas trois semaines pour que Guillouard et Clamadieu se tapent dessus », soupire un conseiller d’Emmanuel Macron.

Au moment où Engie doit prendre des décisions vitales, comme la sortie du nucléaire belge ou le rapprochement des réseaux de transport d’électricité, l’Etat actionnaire ne veut prendre aucun risque.

D’ici à ce que cela lui serve de prétexte pour nommer un homme…


Odile Benyahia-Kouider. Le Canard enchaîné. 26/08/2020