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Le nouveau maire Vert de Lyon et son alter ego à la métropole, Bruno Bernard, sont loin d’être des Khmers verts. La décroissance, ce n’est pas pour eux.

Grégory Doucet. Dessins de Kiro. Le Canard enchaîné. 22/07/2020

Il a fait le placide, le neuneu, celui qui n’a pas entendu.

Pas eu vent des propos du vieux crocodile qui lançait à ses troupes, le soir du second tour, les dents serrées : « Dans six ans, on revient et on récupère tout. »

Au moment de recevoir l’écharpe de maire des mains de Gérard Collomb, il s’est légèrement incliné, a dit son respect pour son prédécesseur. Comme toujours, Grégory Doucet a gagné en évitant l’affrontement. Ne pas s’offusquer du désintérêt initial des cadors de l’écologie qui le prenaient de haut (il est sympa, ce Greg, mais pas sûr qu’il ait la stature), ne pas répondre à la sempiternelle accusation d’être un Khmer vert, ne pas croiser le fer avec certains commerçants médiatiques de la ville qui accusaient ses électeurs d’être « des connards », et avec d’autres qui le comparaient en toute simplicité à… Hitler, « lui aussi élu démocratiquement ». Ben voyons.

Le voilà donc maire de Lyon, à 46 ans. Quand il est devenu patron des écolos du Rhône, il avait clairement en tête la conquête de la ville. Cet inconnu, diplômé d’une école de commerce, cadre dirigeant de Handicap international, a vécu aux Philippines, au Népal et en Afrique. Douze ans sur le terrain, à gérer la maladie, l’urgence, la corruption, le manque de moyens. Il a donc vécu loin, longtemps, se moque des codes de la vieille politique lyonnaise, des dorures, des repas bien arrosés, assume ses différences : une façon distanciée de faire campagne, méditation (devant les caméras) avant les meetings, distribution de tracts d’un genre un peu spécial « Madame, des graines sont emprisonnées [dans ce tract], vous le mouillez, vous le plantez, et vous aurez des fleurs sauvages sur le balcon » , programme axé sur le bien-être de l’enfance en milieu urbain.

Il est loin, le Grand Soir

A part ça, un solide catalogue écolo classique : rénovation des bâtiments publics, développement des énergies renouvelables, végétalisation, restriction de la place accordée à la voiture, pistes cyclables et espaces libérés pour les piétons. On est loin du Grand Soir écolo, des sorties flamboyantes sur la décroissance et le monde nouveau. « Doucet ne se paie pas de mots, il promet ce qu’il peut tenir » assure un cadre d’EELV.

Sans doute pour faire oublier que ce sont deux hommes qui vont piloter les transformations (Bruno Bernard, EELV lui aussi, à la métropole, et lui-même), il a annoncé que l’administration lyonnaise se convertirait à l’écriture inclusive. « C’est du folklore, dans un an, les écolos nous enterreront ça discrètement », s’amuse un patron local. L’opposition radicale de Doucet à la ligne grande vitesse Lyon-Turin, symbole pour lui de ces grands travaux inutiles qu’il convient de faire cesser, ne devrait pas avoir de conséquence, il n’est pas décisionnaire.

Pour autant, ceux qui l’attendaient avec un bon sourire (allez, Greg, tu nous fais ta petite crise, normal, on t’a élu pour ça, puis tu rentres gentiment dans le rang) ont déchanté. « Doucet a peur de l’enlisement. Il a très vite poussé son équipe à se mobiliser. Tous les vieux de la vieille dégagent un par un. Mais les jeunes collaborateurs qui arrivent ne doivent pas faire oublier que la première adjointe, Audrey Hénocque, cadre territoriale très expérimentée, est immédiatement opérationnelle », estime un haut fonctionnaire de la métropole. A la métropole, justement, Bruno Bernard, qui a bien plus de pouvoirs que le maire, est un chef d’entreprise, un vieux briscard venu du PS, longtemps chargé des élections à EELV. Pas précisément un naïf. Le tandem paraît solide.

Les Lyonnais d’abord

A peine élu, voilà Doucet courtisé par ceux-là même qui ne l’auraient pas reconnu dans la rue il y a un mois, notamment ses amis écolos. Jadot, Duflot, Batho ont félicite le nouvel élu. Julien Bayou, le très inexistant patron d’EELV, a laissé éclater son admiration : « Il est magnétique. » Tous animés des meilleures intentions. Eric Piolle, le très ambitieux maire de Grenoble, se propose de coacher les petits nouveaux. A tel point que Doucet a cru bon de préciser que Piolle n’était pas pour lui « un mentor ».

Tous ces braves gens rêvent de la présidentielle, et pas seulement en se rasant. Piolle, suspecté par certains écolos de préparer la candidature d’Anne Hidalgo, a réuni mardi à Tours, ville conquise par EELV, les nouveaux maires Verts et de grands élus socialistes, dont la maire de Paris. Venez tous, petits écolos, maman Hidalgo vous tend les bras. Doucet garde ses distances. « Cette réunion provoque un certain malaise à la mairie, car les gens ne nous ont pas élus pour ça », tacle un écolo lyonnais. L’homme qui n’aime pas l’affrontement n’a pas encore appris à marcher au pas.


Anne-Sophie Mercier.. Le Canard enchaîné. 22/07/2020