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La France est la plus belle des mamans. Et le gouvernement, le plus vigilant des papas. En cet été 2020, qui conjugue canicule et Covid, le citoyen a la réconfortante (ou déplaisante, c’est selon…) impression de retomber en enfance.

Messages radio, spots vidéo, affiches, flyers, interventions médiatiques de médecins pères Fouettard et de ministres-directeurs de pensionnat, les consignes et les injonctions à l’hygiène et à la prudence (qui relèvent souvent du simple bon sens) sont omniprésentes, du réveil au coucher, dans la rue, dans les transports, au travail, au domicile, partout.

Lave-toi les mains à l’eau et au savon, dessus, dessous, entre les doigts et sous les ongles. Bois régulièrement de l’eau et reste au frais. N’oublie pas ton masque pour sortir à l’intérieur. Mange en quantité suffisante. Ne mange pas dans l’assiette de ton voisin. Ne serre pas ta main aux gens que tu ne connais pas (ni à ceux que tu connais). Mouche ton nez dans ton coude. Ouvre les fenêtres (sauf s’il pleut, car cela mouillerait ton masque). Ne partage pas ton sandwich. Ne mets pas les doigts dans ton nez, prends plutôt un écouvillon. Ne va pas au soleil. Pense à appeler ta grand-mère. Ne mets pas tes coudes sur la table, surtout si tu t’es mouché dedans. Ferme la bouche quand tu parles. Renoue tes lacets. Change de slip. Range ta chambre. Mets ton écharpe. Et si l’on n’obéit pas, nous sommes prévenus : privés de sortie.

Pareil empressement à nous ramener dans un ersatz de giron parental, comme si la mère patrie se transformait soudain en mère poule, est presque touchant. Seulement voilà, le citoyen est censé être adulte et responsable.

C’est d’ailleurs pour cela qu’on lui donne le droit de vote à ses 18 ans. Or à qui s’adresse ta sommation d’« abandonner les bisous collants pour les bisous volants » vue sur le flyer gouvernemental « Passons un bon été avec les bons réflexes »?

À qui s’adresse le ministre de la Santé, Olivier Véran, quand il déroule sa « règle ABCD » pour savoir quand on doit porter un masque –

  • A : quand on est À risques;
  • B : quand on est dans un lieu Bondé;
  • C: dans les endroits Clos;
  • D : quand la Distance est impossible à gérer»?

À qui s’adresse la Direction générale de la santé, avec sa «règle des 3M :

  • Mètre,
  • Mains,
  • Masques»?

Certainement pas à des adultes responsables.

Nous n’attendons pas de l’État qu’il nous explique comment nous laver les mains, mais qu’il mette à notre disposition des services publics de santé efficaces et leur donne les moyens de fonctionner correctement (ce qu’il s’est refusé à faire, par doxa entrepreneuriale, pendant de trop nombreuses années).

De même, nous n’attendons pas des chefs des services d’urgences qu’ils viennent lustrer leur ego sur BFMTV, mais qu’ils soient à leur poste quand nous avons besoin de leurs compétences supposées (surtout s’ils sont, comme certains indéboulonnables des plateaux télé, également élus).

Il est vrai qu’à une époque où chacun rêve d’être « safe » et à l’abri de toute critique ou contrariété à l’intérieur de sa bulle identitaire, l’infantilisation collective est dans l’air du temps.

C’est une solution tentante, car commode, pour des responsables politiques biberonnés au marketing et qui confondent trop souvent stratégie de communication et principe de précaution.

En prime, pour peu qu’on la fasse mousser suffisamment, elle offre l’illusion de l’action à moindres frais.

Entre une campagne d’« information » torchée en quelques PowerPoint et l’ouverture en nombre suffisant de lits dans les hôpitaux assortis du personnel adéquat, le choix est vite fait.

C’est d’autant plus problématique qu’une nation majoritairement constituée d’enfants timorés est prête à se jeter dans les bras de n’importe quel(le) démagogue.


Gérard Biard. Charlie hebdo. 19/08/2020