Étiquettes

Informatisation des services publics à marche forcée a fait ressortir les inégalités qu’elle produit

Ceux qui n’ont pas le mode d’emploi

Un problème ? Quel problème ?

Certains élus et décideurs n’en voient aucun dans la numérisation généralisée de l’administration. Témoin la réponse aigre adressée, le 21 juillet [2020], par le député LR-EM de l’Aube, Grégory Besson-Moreau, à l’un de ses électeurs qui déplorait (exemple à l’appui) la « déshumanisation de la relation à l’Etat » et à ses services publics.

« Votre vision du tout-informatique est erronée, cingle l’élu de 38 ans. Certes, la technologie a pris une part importante, mais son développement se fait en conservant l’humain pour ceux qui ne peuvent ou ne savent pas se servir de l’outil informatique. Les services publics en présentiel resteront toujours accessibles. »

La leçon du député aurait peut-être été plus prudente s’il avait lu cette note de l’Insee (octobre 2019) rappelant qu’un Français sur six n’utilise jamais Internet et qu’un sur trois manque des compétences numériques de base pour s’en servir avec aisance.

La phobie des souris frappe encore plus les personnes âgées. « Près d’un quart des plus de 60 ans sont en situation d’exclusion numérique », conclut un rapport de l’institut CSA (septembre 2018).

Isabelle Sénécal, des Petits Frères des pauvres, évoque ce monsieur privé durant neuf mois de son minimum vieillesse à force de malentendus informatiques. Le défenseur des droits, Jacques Toubon, a fini par régler l’affaire.

Phobie des souris

Les technos ont un nom pour désigner cette difficulté à maîtriser l’informatique l’illectronisme.

Un récent livre blanc ministériel rappelle que celui-ci touche 11 millions de Français. Un galérien du Net y raconte deux mois d’efforts pour une simple démarche. Sa conclusion : « Fut un temps où l’opération prenait trente minutes au guichet. C’est beau, le progrès !» Parmi les formalités les plus éprouvantes, l’établissement en ligne d’une carte grise. « C’est un échec », a sobrement tranché Jacques Toubon, rappelant que, dans les quinze premiers jours d’application de la mesure, ses services ont reçu « 3.500 appels de réclamation » !

Écœures, beaucoup d’administrés finissent par renoncer à leurs droits.

Selon ce livre blanc, un cinquième des Français l’ont fait au moins une fois au cours de l’année écoulée, et, d’après CSA, le taux atteint un sur trois chez les plus de 60 ans. D’où la floraison de services payants proposés par des boîtes privées pour aider les navigateurs naufragés.

« Le Crédit mutuel m’informe qu’il faut que je possède un smartphone pour consulter mes comptes (désormais) en ligne », indique un lecteur de « Que choisir » (juillet-août). Ça tombe bien, la banque en vend, ainsi que l’abonnement qui va avec !

Quant aux démarches pour les cartes grises, Norauto ou Feu Vert se chargent de tout pour une trentaine d’euros.

Résumé : l’illectronisme,

c’est peu de clics mais beaucoup de claques.


O. B.-K. et J.-F. J. Le Canard enchaîné. 05/08/2020