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En France, tout le monde peut se dire plus ou moins écolo, ça ne mange pas de pain. Mais il y a des pays où cela peut coûter la vie.

Selon l’ONG Global Witness, 212 défenseurs de l’environnement ont été tués dans le monde en 2019. Les deux tiers en Amérique latine.

Malgré ce fou de Bolsonaro, ce n’est pas le Brésil qui vient en tête du palmarès, mais la Colombie, où les assassinats ont explosé depuis « La démobilisation » des Farc, en 2016.

C’est ce que montre le dernier rapport de l’ONG Global Witness (1). Elle a recensé 212 assassinats de défenseurs de l’environnement en 2019. Soit presque un par jour, si l’on ne compte pas les week-ends ! Dans cette sinistre comptabilité :

  • La Colombie (64 victimes).
  • Les Philippines (43),
  • Brésil (24).
  • Mexique (18)
  • Guatemala (12),
  •  Inde et en Indonésie réunis (9) Afrique (7 tués).

Tous pays confondus, les victimes sont majoritairement issues (à 40 %) de communautés indigènes, alors que celles-ci représentent moins de 5 % de la population mondiale.

Si l’on revient à l’Amérique du Sud, les médias sont aujourd’hui surtout focalisés sur Bolsonaro. Il y a de bonnes raisons à cela, puisque le président brésilien affiche sa volonté de livrer la forêt à l’agrobusiness et de spolier les populations autochtones (dans ce pays, 90 % des personnes assassinées vivaient en Amazonie).

On parle beaucoup moins de la Colombie : sans doute parce que le président, Yvan Duque, n’a pas un discours aussi délirant que Bolsonaro… mais les écolos y sont pourtant bien plus menacés.

Les militants colombiens peuvent périr pour toutes sortes de raisons. Il y a bien sûr des meurtres dus à des conflits autour de la culture du coca. Mais le plus souvent, les victimes s’opposaient à des projets miniers ou à l’accaparement de leurs terres par les vautours de l’agriculture industrielle. En piochant au hasard dans la liste macabre, on peut citer Maria del Pilar Hurtado, qui se battait contre l’expropriation des paysans; Rodrigo Monsalve et Natalia Jiménez, couple d’anthropologues qui travaillait sur des projets de conservation écologique ; Reinaldo Carrillo, militant d’une association de paysans… Scénario classique : deux tueurs à moto, barn ! bam ! c’est fini, et les coupables ne sont quasiment jamais découverts (89 % des meurtres ne sont pas élucidés, selon Global Witness).

Pour comprendre pourquoi la Colombie détient ce triste record, il faut revenir sur l’histoire récente de ce pays.

Pendant longtemps, il était sous l’emprise de la guérilla marxiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) et de groupes paramilitaires d’extrême droite. Les Farc ont été démobilisées en 2016, après des accords de paix qui ont mis de longues années à être scellés. Depuis, les ex-guérilleros participent aux élections. Les paramilitaires ont également été officiellement démobilisés. Cela a permis à la presse internationale de se réjouir d’une normalisation qui permet à la Colombie de s’ouvrir au tourisme.

Sauf que depuis l’arrêt de la guérilla des Farc, ça ne fait qu’empirer : pas une semaine ne se passe sans qu’un militant associatif se fasse buter. En plus des écologistes, il y a aussi tous les défenseurs des droits de l’homme et les syndicalistes : 107 morts en 2019, selon l’ONU. Au bas mot, cela fait a minima 673 tués depuis l’accord de paix des Farc en 2016!

Comment expliquer cette hécatombe?

Les Farc n’étaient certes pas des anges, ils se livraient à d’indéfendables enlèvements de civils contre rançon et liquidaient fréquemment ceux qui leur mettaient des bâtons dans les roues. Cependant, il n’était pas dans leurs coutumes de tuer par principe les défenseurs de l’environnement.

En revanche, cela a toujours été la spécialité incontestée des paramilitaires, à la solde des grands propriétaires terriens (cela en lien avec l’armée et l’État : complicité largement prouvée, et l’ex-président Alvaro Uribe, proche de l’actuel Yvan Duque, était impliqué). Et aujourd’hui, bien qu’officiellement démobilisés, ces paramilitaires se sont reformés dans diverses organisations pudiquement qualifiées de « bandes criminelles » par le gouvernement pour occulter leur dimension politique. Dans les anciennes régions contrôlées par les Farc, ils étaient un peu empêchés dans leurs activités criminelles. Mais depuis la fin de la guérilla, ils ont le champ libre.

En fait, la Colombie revit le même scénario qu’à la fin des années 1980. Les Farc avaient déposé les armes une première fois en 1984, pour créer un mouvement politique légal, l’Union patriotique. Résultat : de 1985 à 1994, entre 3.600 et 5.000 (selon les estimations) de leurs membres et sympathisants ont été assassinés.

Moralité : il n’est pas nécessaire d’avoir un discours décomplexé à la Bolsonaro pour détruire l’environnement. L’illusion de la pacification colombienne est bien plus meurtrière.

Ce triste rapport de Global Witness montre que l’écologie est un combat global. II ne suffit pas de rouler à vélo dans Paris, si l’on oublie les défenseurs de l’environnement qui se font massacrer en Amazonie.


Antonio Fischetti. Charlie Hebdo. 19/08/2020


(1) Rapport complet de Global Witness, « La crise climatique et les menaces contre les défenseurs de la terre et de l’environnement » : globalwitness.org/en/campaigns/environrnental-activists/defending-tomorrow

Dessin de Zorro – Charlie Hebdo – 19/08/2020