Il est d’autant plus difficile de quantifier le racisme en France que les données disponibles sont dispersées et souvent peu fiables. Si l’on enregistre manifestement une augmentation des actes racistes depuis 2018, la tolérance semble elle aussi en hausse, à rebours des discours dominants.

En 2017, 1,1 million de personnes déclaraient avoir subi au moins un acte raciste, soit 1 personne sur 45(1). En 2019, le ministère de l’Intérieur comptabilise 5 730 infractions(2) et la justice a mis en place en 2018 : 1 385 alternatives aux poursuites, poursuivi 985 personnes et prononcé 393 condamnations(3). Dire que le chiffre noir(4) est important est un euphémisme ! Les différences de dates entre ces trois données sont aussi un indicateur… Pour analyser le racisme en France, il faut croiser des données multiples qui ne mesurent pas la même chose.

Des sources diverses

La première série de données provient de l’auto-déclaration. En attendant les résultats de la nouvelle enquête « Trajectoires et origines » (TeO2), menée par l’INSEE et l’Institut national d’études démographiques (INED), en cours de réalisation, nous ne disposons que de l’enquête annuelle « Cadre de vie et sécurité », qui a pour objectif d’identifier le sentiment d’insécurité. Elle reste notre principale source en population générale avec 16 000 ménages répondant à l’enquête.

Les questions précisent le caractère « raciste, antisémite, xénophobe » des injures subies depuis 2007, des actes de menaces depuis 2012, des violences physiques depuis 2016. Ce travail était commandé par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), qui vient d’être supprimé par le gouvernement, tout comme l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES). Il y a donc lieu de s’inquiéter de voir disparaître des données scientifiquement fondées. Mais casser les thermomètres n’est-ce pas un moyen de cacher l’échec d’une politique ?

Le second paquet de données se contente de mesurer l’activité des administrations. Pour le seul ministère de l’Intérieur, il existe trois sources de données. Il y a d’abord celles du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI). Les données collectées par ce service portent sur les procédures enregistrées par la police et la gendarmerie, sur la base d’une série d’infractions commises « en raison de la race, de l’origine, de l’ethnie ou de la religion », et transmises au parquet. Elles excluent par exemple les mains courantes.

En 2019, les services de police et les brigades de gendarmerie ont enregistré 5 730 infractions de nature criminelle ou délictuelle. Après trois années consécutives de baisse pour ce contentieux (– 20 % entre 2015 et 2016, – 11 % entre 2016 et 2017 et – 4 % entre 2017 et 2018), une hausse de 11 % est enregistrée entre 2018 et 2019.

« Les réseaux sociaux sont les principaux supports de messages de haine. La majorité des signalements concerne les entreprises états-uniennes (Twitter : 8 376 signalements, Facebook : 2 066, Youtube : 761). »

Ensuite, il y a les données de la Plate-forme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements (PHAROS). Chargée de la criminalité sur Internet, elle est toujours limitée par le nombre d’enquêteurs (30) et les priorités données au terrorisme sur le Net qui ne représente que 2,68 % des signalements mais l’occupe beaucoup.

En 2019, la PHAROS a reçu 228 545 signalements (contre 163 723 en 2018) dont 17 555 dans le domaine des discriminations, soit 7,68 % des signalements (8,75 % en 2018), sachant qu’il peut y avoir plusieurs signalements pour un même contenu. Les réseaux sociaux sont les principaux supports des messages de haine. La majorité des signalements concerne les entreprises états-uniennes (Twitter : 8 376 signalements, Facebook : 2 066, Youtube : 761).

Enfin, il y a les données du Service central du renseignement territorial (SCRT). On y trouve toutes les catégories d’actes, de crimes et de délits mélangés. Ces chiffres, qui sont utilisés tous les ans par le gouvernement à la fin-janvier, sont particulièrement sujets à caution. Ils ne prennent pas en compte la qualité du recueil des actes : il est parfois difficile de différencier ce qui relève du pur vandalisme, ou de sectes « satanistes », d’actes racistes.

Les chiffres sont livrés brut et souvent de manière orientée : en janvier 2019, à l’annonce des données du SCRT, les média ont relayé une augmentation de 130 % du racisme en France. Ces chiffres portaient sur la catégorie des « autres actes racistes et xénophobes » et non sur la totalité des faits, ce qui ramène l’augmentation à « seulement » 38 %…

« L’ONDRP vient d’être supprimé par le gouvernement, tout comme l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES). Il y a donc lieu de s’inquiéter de voir disparaître des données scientifiquement fondées. »

De plus, une partie des faits sont rapportés par les associations issues des communautés. Or il n’y a pas d’organisation communautaire rom, le Conseil français du culte musulman (CFCM) est bien incapable d’avoir un observatoire efficace sur les actes antimusulmans. En revanche, les Églises chrétiennes font le travail et la communauté juive, est, elle, très bien organisée. En conséquence, il est donc fort probable que le chiffre noir des actes antisémites soit sensiblement plus faible que celui d’autres communautés peu ou pas organisées.

Après une tendance à la baisse des actes racistes continue entre 2015 et 2017, les chiffres communiqués depuis 2018 par le SCRT marquent une hausse qui concerne l’ensemble des catégories mesurées. Les actes antimusulmans enregistrent une hausse globale de 54 % sur l’année écoulée, soit 154 actes (contre 100 en 2018).

Les actes antisémites comptabilisés ont connu une hausse de 27 %, passant de 541 en 2018 à 687 en 2019. Précisons que ces actes sont très majoritairement localisés en Île-de-France. Les autres actes, réunis sous la catégorie générique d’« actes racistes », enregistrent une hausse globale de 131 % (1 142 en 2019 contre 496 en 2018). Les populations noires (218 contre 137 en 2018, soit + 59 %) et arabes (213 contre 125 en 2018, soit + 70 %) restent les plus ciblées.

Pour le ministère de la Justice, les chiffres disponibles sont ceux de 2018. 6 603 affaires à caractère raciste ont été orientées par les parquets, comportant 6 107 personnes mises en cause. Ce qui représente une hausse de 6 % des affaires et 7 % des auteurs orientés par rapport à 2017.

Parmi les 6 107 personnes mises en cause et orientées en 2018, près de 7 % étaient mineures et 178 mis en cause étaient des personnes morales. 54 % des 6 107 auteurs orientés par les parquets ont fait l’objet d’un classement sans suite, soit 3 305. 42 % des réponses pénales (985 personnes) se sont traduites par une poursuite devant les juridictions pénales et 58 % par une procédure alternative aux poursuites (1 385).

Quant aux condamnations, le nombre de 393 en 2018 est inférieur à ceux des années précédentes (entre 440 et 510 de 2012 à 2017). Être condamné pour racisme relève donc de l’exception… Enfin, le chiffre noir est là aussi important parce qu’il n’est pas possible d’identifier toutes les affaires. Par exemple, si plusieurs circonstances aggravantes sont retenues, le logiciel du ministère permet uniquement de saisir le code « avec plusieurs circonstances aggravantes » ; il n’est donc que rarement possible d’identifier les circonstances aggravantes racistes en matière de violence.

La tolérance à l’autre

L’enquête du Système d’information et de vigilance sur la sécurité scolaire (SIVIS), mise en place à la rentrée 2007 dans l’Éducation nationale, est trop fragmentaire et ne permet pas d’analyser le phénomène en milieu scolaire. Ajoutons qu’il existe le baromètre du défenseur des droits et de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les discriminations dans l’emploi.

Les dernières données sont celles de l’enquête annuelle menée depuis 1991 par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH). Cette enquête vaut surtout par la stabilité des questions posées depuis le début et par l’analyse des chercheurs. Pour des raisons budgétaires, cette enquête est remise en cause dans sa forme, ce qui va là encore conduire à casser le thermomètre…

« La minorité rom/tzigane n’est acceptée que par 35 % de la population : les Roms restent de très loin le groupe le plus rejeté, mais celui sur lequel il n’existe pas de données. »

Pourtant, l’enquête rompt avec le discours dominant : la tolérance à l’autre, au différent, n’a jamais été aussi forte que sur les trois dernières années en se stabilisant autour de 66 % ! Depuis trois ans, l’acceptation des minorités noires et juives se situe autour de 80 %, la minorité arabe de 70 % et celle des musulmans de 60 %… La minorité rom/tzigane n’est acceptée que par 35 % de la population : les Roms restent de très loin le groupe le plus rejeté, mais celui sur lequel il n’existe pas de données !

« Casser les thermomètres n’est-ce pas un moyen de cacher l’échec d’une politique ? »

Plus on va à l’école, plus on est jeune, plus on se situe à gauche et moins on est raciste et moins on rejette l’autre. La tolérance à l’autre est autour de 70 % pour les personnes nées après 1977 contre 60 % pour ceux nés avant 1955. Elle est de 75 % pour les titulaires de diplômes du supérieur contre 60 % pour les non-diplômés ! Et 73 % des gens de gauche sont tolérants contre 52 % à droite… Il y a donc toujours une différence entre droite et gauche ! L’enquête rappelle aussi que la perspective d’une « lutte vigoureuse » contre le racisme est partagée par plus de 75 % de la population. Plus de 9 Français sur 10 considèrent qu’il est grave de refuser l’embauche d’une personne noire qualifiée pour le poste et 60 % ne se déclarent « pas racistes du tout » !

Certes, la bataille contre le racisme n’est pas gagnée, un peu moins de 20 % de la population se reconnaît raciste, et il reste des gens qui pensent que le racisme biologique existe. Même si cela représente moins de 10 % de la population, c’est parmi ces personnes que les agressions, les insultes sont banalisées. Internet, les réseaux sociaux et certains média peuvent les relayer et ils savent qu’il y a peu de risques qu’ils soient condamnés…

« La perspective d’une “lutte vigoureuse” contre le racisme est partagée par plus de 75 % de la population. »

L’idéologie d’extrême droite agite le rejet de la différence, la peur de l’autre, elle rencontre une demande d’autorité de la population qui veut se protéger de la pauvreté, de la dérégulation et de la concurrence sauvage. C’est donc à la gauche de dessiner un monde qui allie la sécurité sociale intégrale, la qualité de l’emploi et de vie avec l’égalité, la défense des libertés pu­bliques et la fraternité. 


L’auteur de cet article, Alain Dru est membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE), est présent à la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CHCDH). Lu dans « Cause commune » n° 17- Mai/Juin 2020


  1. Enquête annuelle « Cadre de vie et sécurité » – Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) et Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) – 16 000 répondants de 14 ans et plus de métropole.
  2. Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) – Bilan 2019.
  3. Ministère de la Justice – sous-direction de la statistique et des études du secrétariat général (SDSE-SG) – Tables statistiques du casier judiciaire national – direction des affaires criminelles et des grâces – pôle d’évaluation des politiques pénales (DACG-PEPP) – Données 2018 provisoires, derniers chiffres connus.
  4. Les documents administratifs, policiers et judiciaires ne permettent pas de connaître le niveau exact de la criminalité, car ils ne peuvent tenir compte que des infractions qui ont été constatées ou pour lesquelles il a été porté plainte. Le degré de la criminalité réelle est évalué, sur cette base, par des suppositions, des estimations, des extrapolations ; c’est le chiffre noir de la criminalité.