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La Normandie, célèbre dans le monde entier grâce à l’usine Lubrizol de Rouen et au complexe atomique de La Hague, peut s’enorgueillir d’un troisième pôle industriel d’excellence avec l’usine Nutella, à Villers-Écalles, rue Pietro-Ferrero, du nom du confiseur et chocolatier bienfaiteur des hypermarchés, de Weight Watchers et des dentistes.

La pâte à tartiner tropicalo-normande contient 50 % de sucre, 20 % d’huile de palme, 13 % d’extraits de noisettes, 7 % de cacao maigre en poudre, entre autres. La boîte à bonbons italienne a le sens du palais et le sens des impôts. Son quartier général est installé au Luxembourg.

Sous le vent favorable du Covid-19 et de la camisole du confinement, les ventes du promoteur le plus actif et le plus agressif de l’huile de palme se sont emballées. Plus de 1 million de foyers nouveaux ont été nutellaminés.

Un garde-manger sur deux en contiendrait un pot, selon les statistiques maisons. La reine des pâtes à tartiner serait devenue, avec les coquillettes et le papier-toilette, la valeur refuge des maisonnées en état de nécessité et de promiscuité.

Le groupe Ferrero s’approvisionne en huile de palme en Indonésie, en Malaisie, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, au Guatemala, en Colombie et de plus en plus au Brésil. Ses principaux champs de bataille sont Pile de Bornéo, partagée entre l’Indonésie et la Malaisie, et file indonésienne de Sumatra.

Les gestionnaires des plantations encouragent ou tolèrent le braconnage par empoisonnement ou par électrocution des derniers éléphants pygmées. Les petites défenses et les organes génitaux des éléphants mâles font l’objet d’une contrebande que les autorités locales n’arrivent pas à endiguer.

Dessin de Zorro – Charlie hebdo. 19/08/2020.

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Dans les plantations, les victimes les plus nombreuses sont les orangs-outans, ces paisibles « hommes des bois » qui ont le culot, persécutés par les incendies de défrichage, de voler quelques graines et d’occuper abusivement les palmiers pendant un temps, jusqu’à ce que les mères soient criblées de balles et les petits volés pour alimenter le marché des animaux et pitres de compagnie.

Seule l’Afrique est à ce jour épargnée par l’ogre de la pâte à tartiner, qui scrute cependant avec intérêt les opportunités nouvelles au Gabon, au Cameroun et en Sierra Leone.

Après les orangs-outans, ce sera le tour des chimpanzés.

L’industrie de l’huile de palme est sur la défensive. Elle s’érige en enjeu planétaire et humanitaire. L’huile de palme sauvera le monde de la pénurie alimentaire et du réchauffement climatique.

Les producteurs du Sud-Est asiatique et les trusts agroalimentaires (les Unilever, BASF, Danone, Cargill et compagnie) sont sur la même ligne.

Ils ont trouvé dans leur combat un allié inattendu. Il y a vingt ans, le WWF a jeté depuis son quartier général de Gland, en Suisse, les bases de la redoutable RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil), en français Table ronde sur l’huile de palme durable. Une nouvelle étude scientifique parue le 14 juillet 2020 dans la revue Science of the Total Environment fait encore une fois table rase de la table ronde.

Grâce à la compilation et à l’analyse des données satellitaires, les auteurs démontrent que la quasi-totalité des plantations de palmiers à huile déclarées durables par le RSPO étaient des forêts vierges abritant des éléphants, des rhinocéros, des tigres et des calaos.

Les plantations ont été déclarées durables après le déferlement de la déforestation et l’expulsion de la faune et de la flore locales ainsi que des minorités ethniques qui vivaient de la cueillette et de la chasse.

Ferrero refuse de mettre sur le marché du Nutella sans huile de palme et de laisser aux consommateurs la liberté de prendre leurs responsabilités. Le groupe reste insensible aux circuits courts et à l’exploitation des huiles végétales des régions tempérées comme celle de colza.

Dans La Maison Tellier, Maupassant parle de la campagne normande et verte qui défile de part et d’autre d’une carriole à quelques kilomètres de Villers-Écalles, près des boucles de la Seine : « Les colzas en fleur mettaient de place en place une grande nappe jaune ondulante d’où s’élevait une saine et puissante odeur, une odeur pénétrante et douce portée très loin par le vent. » Aujourd’hui, l’odeur qui s’en échappe est beaucoup plus écœurante.


Jacky Bonnemains. Charlie Hebdo. 19/08/2020