Marrant, tous ces gens qui découvrent la dernière dictature au cœur de l’Europe, alors qu’Alexandre Loukachenko est au pouvoir à Minsk depuis un peu plus d’un quart de siècle.

Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé – 19/08/2020

L’Europe fait part de sa grande préoccupation, ça doit être la vingtième fois, un sommet extraordinaire est prévu mercredi, une liste de noms de personnes interdites de séjour dans l’Union, et dont les avoirs seront gelés, pourrait être rendue publique.

Ce n’est pas la première fois non plus.

« Il n’y a jamais eu de ligne politique claire en Europe face à la Biélorussie. D’un côté, la Pologne et les pays baltes sont partisans d’une ligne ferme, et, de l’autre, l’Allemagne, l’Autriche et la Hongrie prônent la modération. Chacun réagit, bien sûr, selon ses intérêts. La Pologne veut jouer un rôle en Europe de l’Est alors qu’elle n’en a pas les moyens, l’Allemagne a toujours en tête ses intérêts commerciaux et ne veut surtout pas la guerre avec la Russie », décode Bruno Drweski, maître de conférences à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales)-Sorbonne Paris Cité.

Bref, Loukachenko est assez peinard côté UE. « L’Allemagne, qui impose cette modération, a bien compris que la Russie n’acceptera[it] jamais l’installation à Minsk, à 500 km de Moscou, d’un régime pro-occidental hostile. Le réalisme prévaudra », poursuit Drweski.

L’ère pote-soviétique

Loukachenko n’a jamais fait mystère de ses opinions.

Cet ancien directeur de sovkhoze (ferme d’Etat à l’époque de l’Union soviétique), qui avait la réputation de rosser ses paysans, devient député puis est élu démocratiquement chef de l’Etat, en 1994. Il fait une campagne spectaculaire, passe bien dans les médias, accuse les pourris du système, vitupère, assène, dénonce la corruption mise en place après la dissolution de l’URSS, dont il est un grand nostalgique. Il se balade toujours avec une mallette pleine de documents, censés constituer des « preuves » de cette corruption.

A peine élu, rétablissement du drapeau rouge, relations plus qu’étroites avec le grand frère russe, retour au bon vieux temps des Soviets et instauration d’une journée particulière en l’honneur du camarade Lénine.

Loukachenko, surnommé « Bathka » (« papa ») par son peuple, place peu à peu ses affidés aux postes clés, fait voter une Constitution à sa main, ordonne la fermeture de journaux d’opposition. L’UE est déjà alors « grandement préoccupée », ce qui n’empêche pas Jacques Chirac de le recevoir à l’Elysée, en 1996.

Il est un peu rugueux, ce Loukachenko, mais bon bougre, finalement. Certains opposants disparaissent, un autre, découvert mort à son domicile le crâne fracassé et le corps couvert d’hématomes, aurait souffert, dit la police biélorusse, d’« une chute accidentelle due à l’abus d’alcool ».

Loukachenko fait certes régner la discipline en Biélorussie, mais il n’omet pas d’éduquer son peuple.

Il parle histoire (« L’Etat créé par Adolf Hitler correspond à notre conception de ce que doit être une république de type présidentiel »), met en garde la bande de démocrates immatures qui s’agite à Minsk (« Le Parlement est un furoncle sur le corps de la société »), parle aussi médecine, assurant ses ouailles que « le coronavirus ne résiste pas à un bon petit verre de vodka ».

 N’appréciant guère les embouteillages dans sa capitale, il s’est fait construire une route privée. Afin que les bienfaits qu’il dispense à son peuple ne meurent pas avec lui, il a promu ses fils. L’aîné est à la tête des services de sécurité et fait montre d’un dévouement admirable ; le plus jeune, à peine ado, porte déjà un pistolet doré à la ceinture. Ce gracieux bambin avait un jour promis à une hôtesse de l’air qui ne se pliait pas à ses caprices : « Plus tard, je te ferai tuer. »

La place de la femme

Obsédé par le destin de l’Ukraine et de la Géorgie, Loukachenko sait que le temps joue contre lui. « Il y a toute une génération de jeunes Biélorusses pour lesquels cette société soviétique anachronique n’a plus aucun sens. Ils ont voyagé, connu autre chose, visité la Pologne et la Lituanie », rappelle Drweski.

Problème supplémentaire, une figure de l’opposition a émergé. Svetlana Tikhanovskaïa, enseignante et épouse d’un opposant sous les verrous.

A-t-elle gagné l’élection, comme le prétendent ses partisans ? Craignant les représailles, elle a fui en Lituanie puis a renoncé à briguer le pouvoir, avant de se raviser et d’appeler Loukachenko à lui laisser la place.

Bathka s’est étonné de cette impudence : « Les femmes doivent rester au foyer. » Tout fout le camp.


Anne-Sophie Mercier – le Canard Enchaîné. 19/08/2020