Devenu voilà un mois le quatrième ministre de l’Agriculture du quinquennat d’Emmanuel Macron, […], Julien Denormandie a pris ses fonctions dans un contexte économique difficile pour la production agricole.

La sécheresse a grillé les prairies et fait chuter les rendements céréaliers. Alors que le mois de juillet 2020 a été le plus sec depuis 1959 et que la situation empire en ce mois d’août, la gestion de l’eau d’un bout à l’autre de l’année mérite d’être mise en débat si nous voulons assurer notre souveraineté alimentaire dans les prochaines décennies. 

Dans un premier bilan effectué sur la moisson de cette année 2020, la coopérative « Dijon Céréales » indique que « la récolte confirme, dans le contexte du dérèglement climatique, la très grande difficulté récurrente des terres à potentiel limité, sableuses, plateaux et terres superficielles de l’Auxois-Morvan, du Châtillonnais ou du nord-nord-est de Dijon . La situation économique des exploitations de ces secteurs est critique pour nombre d’entre elles », indique la coopérative dans son analyse des rendements céréaliers.

En France, à la faveur de l’augmentation des superficies par exploitation, des terres à potentiel agronomique limité, qui pratiquaient depuis toujours la polyculture et l’élevage, se sont spécialisées progressivement en productions céréalières ces dernières décennies. Mais avec des prix mondiaux relativement bas et des chutes de rendements imputables aux aléas climatiques de plus en plus fréquents, ces exploitations céréalières « à potentiel limité » ont de plus en plus de mal à couvrir leurs coûts de production. Selon « Dijon Céréales», c’est « le blé qui tire le mieux son épingle du jeu avec tout de même un rendement moyen en baisse de 5% », soit à peine 6 tonnes à l’hectare. Par ailleurs « il manque à l’échelle de la coopérative entre 15 et 20% des volumes en escourgeon et orges d’hiver ». En orges de printemps, la coopérative fait état de rendements inférieurs à 5 tonnes à l’hectare en moyenne, soit 20% de moins que le blé.

 Des rendements catastrophiques pour le colza 

 Par ailleurs, « le colza poursuit sa chute, avec un rendement moyen catastrophique autour de 2,2 tonnes à l’hectare, un tiers de moins qu’en 2019 ». Cette chute des rendements serait imputable aux accidents climatiques et à la pression des insectes que « Dijon Céréales » explique de la manière suivante : « Le sec à l’implantation des colzas en fin d’été; un coup de froid venteux et du gel fin mars qui a nui aux colzas rescapés mais aussi aux orges d’hiver ». Ces deux cultures ont « subi 50 jours de temps sec au printemps sur les terres à faible réserve hydrique avec un nombre d’épis déficitaires. S’ajoutent également la pression des parasites, avec notamment la grosse altise en colza dont l’influence s’accroît depuis le nord vers le sud de la Côte d’Or, en l’absence de solutions phytosanitaires réellement efficaces ».

Nous avons, dans un article publié ici de 30 juillet, montré que l’élevage des bovins de race charolaise devenait lui aussi de plus en plus difficile dans le département de Saône-et-Loire et ailleurs du fait des sécheresses estivales de plus en plus fréquentes qui transforment les prairies naturelles en paillassons, obligeant les éleveurs à acheter des fourrages, pour pouvoir nourrir les troupeaux. Ainsi, que l’on soit céréalier ou éleveur, le réchauffement climatique complique d’année en année le métier de paysan et le fragilise économiquement.

 Mieux gérer l’eau de pluie pour pouvoir se nourrir 

 Sur Europe 1, le 31 juillet dernier, Julien Denormandie a dit vouloir « simplifier un peu les procédures » pour construire des retenues d’eau afin de permettre aux agriculteurs de faire face aux sécheresses à répétition. « Il faut parfois sur des territoires faire des retenues d’eau un peu plus massives et ça, dans notre pays, ça prend huit à dix ans parce qu’on a une palanquée de recours  toujours plus forts », a déploré le ministre avant d’ajouter : « dans le plan de relance on va faire ces modernisations quand elles seront nécessaires ».

Ce plan de relance pourrait être annoncé le 24 ou le 25 août par le Premier ministre Jean Castex. On verra alors son contenu et sa portée. Mais on sait déjà que les conséquences de la sécheresse que subissent les paysans se seront aggravées d’ici là. Le nouveau ministre de l’Agriculture a qualifié de « non-sens » le fait de ne pas stocker assez d’eau en hiver quand elle tombe abondamment afin d’en disposer en été. On verra ce qu’il en adviendra dans les prochaines années. 

Depuis plus d’un demi-siècle, stocker de l’eau fait partie des missions des grands barrages comme le Der Chantecoq , le lac d’Orient et celui de Pannecière. Ils ont été construits sur les affluents de la Seine que sont l’Aube, la Marne et l’Yonne en amont de Paris. Ils permettent aux Franciliens d’avoir de l’eau au robinet en été tout en réduisant les risques d’inondations en hiver. Alors que 73 départements sont déjà soumis aux restrictions d’eau en ce début du mois d’août, l’Ile-de-France, malgré sa grande densité de population n’est pas concernée. C’est parce que les réserves des grands barrages cités plus haut soutiennent le débit de la Seine et permettent de disposer de bons des captages en amont de Paris pour produire ensuite de l’eau potable.

 C’est aussi le cas avec le barrage Serre-Ponçon dans le midi de la France pour alimenter des grandes villes comme Marseille, Toulon et d’autres. Mais, depuis plusieurs décennies, c’est au nom de la « préservation des paysages » que les opposants à toute initiative visant à stocker de l’eau pour nous permettre de manger à notre faim s’opposent à tout nouveau projet de barrage. Ce n’est pas, loin de là, la position la plus pertinente en ce XXI ème siècle marqué par le réchauffement climatique. 

La sécheresse de cet été 2020 nous montre qu’il devient inconséquent de vouloir mettre la nature sous cloche. Même et surtout quand on croit pouvoir le faire au nom de la défense de l’environnement. Car, sans eau il n’y a pas de vie.


Gérard Le Puill – L’Humanité – Titre original : « Gérer l’eau et l’agriculture face au réchauffement climatique » – Source