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Près de Nantes, à Nozay, le parc éolien des Quatre-Seigneurs est l’objet d’une controverse qui n’en finit pas. Depuis son installation en 2012, les riverains relatent d’innombrables problèmes de santé. […] Charlie Hebdo a enquête

Maïs, céréales, élevage… C’est une verte campagne utilitaire.

Nous sommes à une quarantaine de kilomètres au nord de Nantes. Au détour d’un virage, les géantes apparaissent. Huit au total. Elles font une sorte d’arc de cercle dans les champs. Sous le soleil de juillet, les ombres de leurs pales strient paresseusement les herbes ondulantes. C’est assez joli, je trouve.

La campagne est sympa, mais pas non plus extraordinaire au point de s’insurger contre la destruction du paysage par les éoliennes. On ne peut pas non plus dire qu’elles soient bruyantes : tout juste un léger froufrou. J’aime bien les éoliennes (si l’on est contre le charbon et contre le nucléaire, on ne va pas non plus s’opposer à l’un des rares moyens d’allumer sa machine à laver sans polluer). Toutefois, il semble qu’elles soulèvent ici quelques problèmes.

Pour les découvrir, direction le village de Saffré. Au lieu-dit Malville, à environ 1 km des éoliennes, une dizaine de maisons.

Je suis reçu par Céline Bouvet. Cette petite femme costaude et dynamique de 46 ans s’affaire à la traite des vaches : 26 laitières noir et blanc. Les vaches, elle connaît bien, car ses grands-parents étaient déjà éleveurs, puis ses parents, avant qu’elle reprenne l’exploitation familiale en 1997. Tout allait bien… jusqu’à l’implantation des éoliennes en 2012. « Les vaches ont des problèmes de comportement. Normalement, elles devraient se précipiter pour manger après la traite, comme des enfants à qui l’on donnerait plein de bonbons », explique-t-elle. N’y connaissant pas grand-chose en la matière, j’avoue mon incapacité à identifier l’anormalité d’un comportement bovin, mais effectivement, elles ne semblent pas se précipiter pour se nourrir.

L’éleveuse rapporte d’autres traits bizarres : «Les vaches ne boivent plus, même s’il fait chaud. On en voit aussi qui foncent tête baissée pour arracher les barbelés de leur pré, et on les re­trouve à 1 km. Ou alors, elles sont calmes, et trois secondes après, elles se mettent à courir dans tous les sens : ce n’est pas le comportement d’une vache laitière. » Évidemment, la production en pâtit : une vache qui devrait donner 9.000 litres de lait par an n’en fournit que 7.500. Céline fait aussi état de maladies. Et surtout, de morts inexpliquées : « Une trentaine de mes vaches sont mortes. Certaines se sont déshydratées en une heure ou deux. Il y en a que j’ai laissé dans le pré, et elles étaient bien, et je les ai retrouvées le soir, mortes et gonflées. »

Même sans être docteur ès bovins, on pourrait se dire qu’éoliennes ou pas, il y a toujours des vaches qui meurent, et que Céline exagère un peu…

Mais le dramatique constat est confirmé par le vétérinaire Frédérik Menard, qui a son cabinet à Nozay : « Il y a vraiment une particularité ici. On constate des échecs de traitement bizarres. Il y a aussi d’autres problèmes, comme des troubles de croissance sur des veaux qui ne grossissent pas. Le taux de mortalité est aussi nettement plus élevé que la normale, et les différentes autopsies réalisées n’ont pas apporté d’explication. Je ne peux pas dire pourquoi, mais la coïncidence entre la mise en place des éoliennes et l’apparition des différents problèmes est alarmante. » Dépitée, Céline se résigne aujourd’hui à jeter l’éponge : «Je vais me débarrasser de mes vaches, par exemple en les mettant en vente sur Le Bon Coin. Ensuite, je vais chercher un autre boulot. »

Un peu plus loin, je me rends dans l’exploitation de Didier Potiron. À la tête d’un troupeau d’environ 300 vaches laitières, ce quadra dynamique n’a pas peur de la modernité. Pour preuve, chez lui, c’est un robot qui trait les vaches. […]. Les vaches sont censées venir d’elles-mêmes dans ce self-service de la traite pour soulager leurs mamelles. Le problème, c’est que depuis l’installation des éoliennes, elles rechignent : « // y a énormément de vaches qui ne viennent plus se faire traire, il faut les pousser, et ça, ce n’est pas normal. »

Résultat : une chute de la production laitière d’environ 15 %. Et là, on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une impression de l’éleveur, car le robot est relié à un ordinateur qui mesure toutes les données.

C’est ce que nous explique la vétérinaire Arlette Laval, qui a mené une étude pour le Groupe permanent pour la sécurité électrique en milieu agricole (GPSE) : « Les faits sont indéniables : nous avons analysé les données du robot avec un statisticien. La production était normale avant l’installation des éoliennes, et elle a chuté ensuite. »

Un autre fait incontestable confirme le phénomène. À la suite d’un problème technique, les éoliennes ont été stoppées quelques jours en 2017. Toujours grâce à l’ordinateur du robot de traite, Arlette Laval a pu constater que «la production de lait a progressé de 30 %, et qu’elle a chuté au même niveau qu’avant quand elles ont été remises en service ».

En plus de cette perte de production, Didier Potiron relate, à l’instar de Céline Bouvet, de nombreuses pathologies chez ses bovins, « par exemple, des problèmes de vêlage, avec un placenta qui ne se détache pas normalement, ou une torsion dans la matrice, avec un veau qui fait demi-tour à l’intérieur de la vache ».

Et lui aussi voit ses vaches mourir à grande échelle, brutalement et sans signe précurseur. « On a eu plus de 350 vaches mortes depuis l’installation des éoliennes, alors qu’une mortalité de 80 vaches aurait été un chiffre à peu près normal », déplore-t-il.

À l’issue de son expertise, Arlette Laval reconnaît sans ambiguïté la réalité du drame : « Il est certain qu’il y a un problème sur cette exploitation, mais on ne peut pas l’expliquer. »

Après les animaux, les humains.

Le lendemain, me voilà dans le bourg, très vite entouré d’une petite dizaine de riverains Ils ont l’air parfaitement normaux, pas du tout le genre complotistes ou siphonnés. Mais de la jeune adolescente à la doyenne de 85 ans, tout le monde rapporte des troubles.

Pour Patrick, ce sont des maux de tête; pour Sylvie, des maux de ventre; pour d’autres, des kystes (la grand-mère aussi se sent parfois fatiguée, mais vu son âge, on n’est pas obligé d’attribuer ses douleurs articulaires aux éoliennes…).

Ce qui revient le plus fréquemment, ce sont les troubles du sommeil. Ceux d’Emmanuel, associé d’une entreprise d’électricité à Nantes, sont emblématiques : « Je dois souvent attendre 3 heures du matin pour m’endormir, et je me réveille plusieurs fois par nuit en sueur. Il m’arrive de quitter la maison pour aller dormir dans la voiture à plusieurs kilomètres. »

 Comme les autres habitants, il n’a pas immédiatement fait le rapprochement avec les géantes ailées. «Au début, on s’est dit que ça venait de nous. C’est quand on a vu les problèmes avec les vaches qu’on a fait le lien. »

Malgré cela, les riverains tiennent à dire qu’ils ne sont pas contre les éoliennes. Au départ, ils étaient même carrément pour. Certains avaient de quoi, surtout les propriétaires d’un terrain sur lequel est implanté un de ces engins, qui reçoivent 4.000 euros d’indemnisation par an. Mais pour la plupart, l’enthousiasme avait des motivations écologiques, souligne Céline : « Au début, on était fiers, on s’est dit « chouette, elles viennent chez nous, on va participer à quelque chose de bien ». »

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils ont refusé d’intégrer une association : « Il y en a qui nous ont sollicités, mais on a toujours refusé, car ces associations sont contre les éoliennes. Nous, on n’est pas contre les énergies renouvelables : on considère juste qu’il ne faut pas faire n’importe quoi. »

La réalité des maux étant indéniable, reste à en trouver l’explication.

D’abord, pour les vaches.

Une première hypothèse serait qu’elles se chopent des châtaignes électriques dans les sabots, d’où stress, d’où maladies, voire mort. La vétérinaire Arlette Laval nous apprend que, effectivement, « des études ont prouvé que les vaches peuvent percevoir une tension de 500 millivolts par leurs pattes ». Il pourrait donc y avoir des fuites électriques dans le sol. De nombreuses études ont été effectuées, mais elles n’ont abouti à aucune conclusion, comme le rapporte Damien Huchet, ingénieur au cabinet d’expertises 8.2 : « Nous avons mesuré les champs électromagnétiques dans les exploitations, mais nous n’avons rien trouvé d’anormal, et aucune corrélation n’a pu être établie avec le fonctionnement des éoliennes. »

Il y a tout de même un autre suspect : un câble en cuivre souterrain, chargé d’une tension de 20.000 volts, qui relie les éoliennes les unes aux autres et amène le courant 10 km plus loin.

 Pour faire sa connaissance, Emmanuel m’emmène le long d’une petite route. D’une main, il tient un détecteur de câble souterrain; de l’autre, un mesureur de champ électromagnétique dans l’air.

Le premier appareil sonne : c’est le câble enterré. Un peu plus loin, les chiffres du second appareil grimpent en flèche : le signe d’une fuite dans le câble. Emmanuel rapporte qu’il a « repéré 13 points de fuite sur 2 km, et le câble fait plus de 10 km ».

À partir de là, peut-on supposer que les vaches sont perturbées par des fuites électriques souterraines? Théoriquement possible, mais rien de prouvé.

Dans ce contexte où les scientifiques pataugent, d’autres experts se font une place : les géobiologues. Là, on sort du champ scientifique. Les géobiologues prétendent gérer les échanges électriques entre la terre et l’atmosphère sur des bases plus ou moins ésotériques. De fait, leurs solutions ont de quoi laisser perplexe. Dans les fermes de Céline et Didier, ils ont déposé un piquet surmonté d’une sorte d’oeuf en pierre; ailleurs, une minipyramide minérale… « On fait de l’acupuncture terrestre pour harmoniser les champs électromagnétiques », explique le géobiologue Luc Leroy.

Les éleveurs, d’abord sceptiques, ont joué le jeu, faute de mieux. « Au début, ils étaient vus comme des sorciers, avec leurs baguettes et leurs pendules, mais on a vu qu’ils essayaient d’apporter des solutions. Malheureusement, ça a marché deux ou trois semaines, et après c’est redevenu comme avant », confie Céline.

Sur un terrain plus scientifique, on peut chercher une explication du côté des infrasons. Ne pas confondre avec le bruit audible des éoliennes, celui qu’on entend avec les oreilles. Les infrasons sont des vibrations de très basse fréquence émises par les mouvements des pales. Inaudibles pour l’oreille humaine, ils se propagent beaucoup plus loin que les sons audibles (à plusieurs kilomètres), et il est prouvé que, à des niveaux élevés, ils peuvent provoquer des troubles de la santé (vertiges, nausées…).

Cependant, il n’y a pas de consensus scientifique sur l’impact des infrasons éoliens. Leur niveau n’est généralement pas plus élevé que ceux des infrasons habituellement présents dans l’environnement (dus au vent, au trafic routier…). En tout cas, à Nozay, les mesures menées par David Ecotière, chercheur au Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), n’ont rien donné : « Le niveau des infrasons est faible, et nous n’avons pas mis en évidence de lien entre ceux des éoliennes et ceux mesurés au niveau des animaux ».

On ne peut pas non plus exclure l’« effet nocebo ». C’est l’inverse de l’effet placebo. Ce dernier est bien connu : si vous êtes persuadé qu’un produit vous fait du bien, vous allez vraiment vous sentir mieux. En vertu de l’effet nocebo, si vous pensez que quelque chose est nocif (une éolienne, par exemple), cela peut vraiment vous rendre malade. Cet effet est prouvé. Petit problème, cependant : difficile de l’appliquer aux animaux, qui ignorent l’existence des éoliennes.

Au final, personne ne nie la réalité des souffrances des riverains du parc des Quatre-Seigneurs.

Le problème est qu’on ne sait pas l’expliquer. Pour ça, il ne faut pas compter sur l’exploitant des éoliennes, ABO Wind, dont la réponse à nos sollicitations est pour le moins lapidaire : « On n’a pas d’avis sur la question et on ne peut pas s’exprimer. »

Pour faire avancer les choses, Céline et Didier ont déposé deux plaintes : l’une contre X pour mise en danger de la vie d’autrui, l’autre contre ABO Wind pour trouble anormal du voisinage. Et ils ne comptent pas baisser les bras : « On nous propose d’aller ailleurs, mais on est chez nous, on ne voit pas pourquoi ce serait à nous de déménager. »

Ils viennent d’être soutenus par trois députés, dont Yves Daniel, élu de la sixième circonscription de Loire-Atlantique; qui demande l’arrêt des éoliennes de Nozay, au nom du principe de précaution.

La bagarre est délicate : à l’heure où l’on s’efforce de lutter contre le réchauffement climatique, il serait tout aussi absurde de s’opposer par principe aux éoliennes que de balayer d’un revers de main les problèmes de ceux qui vivent à leur pied.

Antonio Fischetti – Charlie Hebdo. 15/07/2020