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Note : libre à chacun de se faire un jugement. MC

Les deux discours prononcés par le locataire de la Maison-Blanche, les 3 et 4 juillet, à l’occasion de la fête nationale américaine sont un cas d’école. Certains, à l’instar du San Francisco Chronicle, dénoncent un appel à la haine et à la division, d’autres, comme le Wall Street Journal, louent ses accents patriotes. Deux versions irréconciliables qui illustrent les mille et une divisions des Américains.

OUI – Il dresse les Américains les uns contre les autres

– San Francisco Chronicle, San Francisco

Les Américains avaient urgemment besoin d’un message d’union pour ce week-end de célébration de la déclaration d’indépendance. Le pays est saisi d’angoisse alors qu’une pandémie a déjà coûté la vie [à plus] de 130 000 personnes et n’est toujours pas sous contrôle, qu’une économie fragilisée a mis des millions de travailleurs au chômage et qu’une vague d’indignation déferle sur tout le pays pour dénoncer des injustices raciales persistantes que le meurtre de George Floyd par la police de Minneapolis a ravivées.

Le président Trump leur a offert l’exact opposé d’un appel au calme et au rassemblement. Une première fois, le 3 juillet au pied du mont Rushmore, puis le lendemain devant la Maison-Blanche, le président américain s’en est pris à ce qu’il qualifie de “nouveau fascisme d’extrême gauche” de la part d’Américains qui n’auraient d’autre but que de détruire leur pays.

Il ne semble pas disposé à reconnaître le caractère profondément légitime et patriotique des inquiétudes que formulent tant d’Américains en manifestant pacifiquement ou en affichant des banderoles “Black Lives Matter” sur leurs vitrines, leurs pelouses ou derrière leurs fenêtres, convaincus que l’aspiration des Pères fondateurs à créer une société égalitaire n’est toujours pas satisfaite.

Tout le monde dans le même sac

Donald Trump n’a fait aucune différence entre les manifestants pacifiques et les éruptions de violence, que ces derniers ont condamnées. Pas plus qu’il n’a fait de distinguo entre les appels à déboulonner des statues de traîtres confédérés – dont bon nombre ont été érigées à l’époque des lois ségrégationnistes Jim Crow et de la lutte pour les droits civiques pour défendre la suprématie blanche – et une poignée d’attaques critiquables contre des statues de personnages controversés mais importants, comme celle d’Ulysses Grant dans le Golden Gate Park de San Francisco.

Au lieu de cela, Trump met tout le monde dans le même sac et s’emploie à créer une atmosphère de soupçon et de défiance entre Américains – qui n’est pas sans rappeler la folle croisade du sénateur McCarthy contre les sympathisants communistes. À l’instar de McCarthy dans les années 1950 ou du ségrégationniste George Wallace dans les années 1960 et 70, Donald Trump se présente comme un authentique patriote et se compare aux héros américains ayant triomphé des nazis, des fascistes, des communistes et des terroristes.

“Nous sommes maintenant en train de battre la gauche radicale, les marxistes, les anarchistes, les agitateurs, les pillards et tous ceux qui bien souvent n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils font”, a-t-il déclaré depuis la pelouse de la Maison-Blanche.

Messages contradictoires

Des propos en dissonance avec le sentiment des Américains, qui voient le nombre de contaminations par le coronavirus augmenter dans de nombreux États, notamment l’Arizona, le Texas et la Floride, qui ont longuement tardé à réagir aux exhortations des experts sanitaires. Le président a lui-même répandu quantité de messages contradictoires, refusant de porter un masque, suggérant des remèdes allant du contestable (l’hydroxychloroquine) à l’absurde (des injections de désinfectant ou d’eau de Javel) et minimisant, voire détournant les indicateurs de la situation actuelle.

Comme lors des récents meetings de Trump à Tulsa, dans l’Oklahoma, et à Phoenix, en Arizona, le public venu assister aux célébrations de la fête nationale au mont Rushmore et à la Maison-Blanche n’était pas tenu de porter un masque ou de respecter les distances sanitaires.

Le 4 juillet, Trump a relayé l’information mensongère selon laquelle la hausse du nombre de cas serait uniquement liée à l’augmentation du nombre de personnes testées ; la proportion de personnes testées positives s’accroît, elle aussi. Pour lui, “99 % de ces infections” sont “totalement inoffensives”. Ce qui est tout simplement faux. Si le taux de mortalité reste encore relativement faible aux États-Unis, de nombreuses personnes sont gravement atteintes et les effets à long terme [du Covid-19] sont encore mal connus.

Pour un président qui se plaît tant à évoquer la mémoire des héros américains qui ont créé, défendu et tenté d’améliorer l’esprit de 1776, son appel à la guerre culturelle et à la division est un affront à leurs conceptions.

Éditorial, publié le 6 juillet 2020

NON – C’est un véritable patriote

– The Wall Street Journal, New York

“Au pied du mont Rushmore, le président Trump utilise les célébrations du 4 Juillet pour attiser les guerres culturelles”, Los Angeles Times.

“Au mont Rushmore, Trump sème la division et défend les guerres culturelles”, The New York Times.

“Au mont Rushmore, Trump exploite les tensions sociales et met en garde contre une ‘révolution culturelle de gauche’ dans un sombre discours à la veille de la fête nationale”, The Washington Post.

Le président Trump a prononcé l’un des meilleurs discours de son mandat au pied du mont Rushmore, comme n’en attestent pas les gros titres des journaux ci-dessus, destinés à alimenter la chambre d’écho médiatique. Le chœur des médias indépendants comprend, lui, que Donald Trump tente de mobiliser le pays pour défendre les valeurs traditionnelles américaines, qui sont plus que jamais menacées.

Une ode à la liberté

Sombre ? À bien des égards, ce discours avait tout d’une traditionnelle ode à la liberté et à la réussite des États-Unis que n’importe quel autre président aurait pu prononcer en un lieu et une occasion pareils. “Aucune nation au monde n’a autant fait que les États-Unis pour améliorer la condition humaine. Et aucun peuple n’a autant fait pour promouvoir le progrès humain que les citoyens de notre grande nation”, a-t-il affirmé.

Contrairement au tableau qu’en dressent les médias, l’Amérique décrite par Donald Trump est une authentique nation d’égalité entre les races et de diversité. Il a rappelé le fondement de la Déclaration d’indépendance selon lequel “tous les hommes sont créés égaux”. “Ces paroles immortelles, a-t-il déclaré, ont lancé l’irrépressible marche de la liberté” qui a abouti près d’un demi-siècle plus tard à l’abolition de l’esclavage.

Frederick Douglass et Martin Luther King Jr, que Trump a tous les deux cités, partageaient cet avis, ainsi que de nombreux autres grands personnages, blancs et noirs, historiques et contemporains. Il n’y avait pas la moindre pointe de racisme dans ces propos si ce n’est pour ceux qui cherchent à les déformer pour leur propre intérêt politique. En d’autres temps, cet éloge de l’exceptionnalisme américain n’aurait rien eu d’extraordinaire.

C’est la gauche qui cherche querelle

Cette année pourtant, le décor même de ce discours – le mont Rushmore et ses quatre présidents – est un symbole politique chargé. Chacun de ces présidents [dont le visage est gravé dans la roche] – Washington, Jefferson, Lincoln et Theodore Roosevelt – est la cible d’attaques pour des crimes passés contre les valeurs modernes alors que les progressistes tentent de faire disparaître leurs statues et même leurs noms de l’histoire américaine. Seulement voilà, Donald Trump a commis l’erreur de chercher à défendre l’héritage de ces hommes contre la domination culturelle des progressistes.

Il sème la division ? Le discours du président était certes direct, comme à son habitude. Mais il n’a attisé les divisions que pour ceux qui n’ont pas remarqué que c’était la gauche qui cherchait querelle à toutes les institutions américaines. Donald Trump a eu l’audace d’affirmer que ces dernières semaines ont été marquées par une explosion de la “cancel culture, qui fait perdre à certains leur emploi, cherche à faire honte et à faire taire toute voix dissidente et exige la soumission totale de quiconque n’est pas d’accord”.

Le simple fait de parler de “division” en est la preuve. Des journalistes sont renvoyés pour des titres d’articles ou des tribunes ayant suscité les foudres des milléniaux. La semaine dernière, le PDG de Boeing, David Calhoun, a accepté la démission d’un de ses responsables de la communication auquel il était reproché d’avoir écrit – il y a trente-trois ans, à l’époque où il travaillait pour l’armée – que les femmes n’avaient pas leur place dans les rangs des militaires.

Les élites progressistes se sont laissé déborder par les éléments radicaux

Pris individuellement, chacun de ces événements est déjà en soi remarquable, mais considérés avec des milliers d’autres de même nature, ils représentent précisément ce que Donald Trump décrit : une révolution culturelle initiée par la gauche contre les valeurs traditionnelles américaines que sont la liberté d’expression et la tolérance politique. Et il appelle ses compatriotes à ne pas céder face à cette agression :

Nous devons exiger que nos enfants apprennent à voir les États-Unis comme les voyait Martin Luther King lorsqu’il déclarait que les Pères fondateurs avaient signé ‘un chèque’ à toutes les générations futures. Pour Martin Luther King, l’impératif de justice nous appelait à embrasser ces idéaux fondateurs dans leur entièreté… Il a appelé ses concitoyens à ne pas détruire leur héritage, mais à s’en montrer dignes.”

Considérez à côté de cela le projet 1619 du New York Times, qui transforme l’histoire de la fondation de l’Amérique, en 1776, en une entreprise esclavagiste fondamentalement raciste. Qui attise les divisions et la guerre culturelle ?

Donald Trump n’est clairement pas le porte-parole idéal de ce message dans la mesure où il a lui-même souvent usé de tactiques de division. Mais les élites progressistes sont responsables de cette situation puisqu’elles se sont laissé déborder par les éléments radicaux qui exploitent la juste colère suscitée par la mort de George Floyd et tentent de s’en servir comme d’un levier pour prendre en otage les institutions américaines et imposer leur vision sectaire à tout le monde.

Il ne fait aucun doute que Donald Trump espère relancer sa campagne électorale avec ce thème et, pour une fois, il a prononcé un discours dont le sujet dépassait sa petite personne. S’il reste concentré sur ce message et se dote d’un programme pour son second mandat, il aura peut-être une chance. Mais quel que soit le résultat de la présidentielle de novembre, le débat est loin d’être terminé. Les élites progressistes appellent à un puissant retour de bâton, qui sera défendu par plus d’un champion.


Éditorial, publié le 5 juillet 2020 Courrier International. Source