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« La dépendance n’est pas un jeu », … tel est le slogan du site SOS Joueurs, association d’aide créée en 1990, qui affiche cette impressionnante statistique : 78,8 % des joueurs sont endettés !

Les témoignages mis en ligne sur son forum font froid dans le dos, comme celui d’un certain Christo, le 26 janvier 2020 : « J’ai 35 ans, je n’ai jamais joué aux jeux de hasard, mais il y a un an nous sommes allés au casino avec ma compagne, avec 300 euros en poche, nous sommes ressortis avec 90 euros, avons répété l’expérience quatre fois jusqu’à atteindre 5.000 euros sans perdre à la roulette. Nous avons décidé de jouer plus régulièrement, pour augmenter les gains, pensant avoir trouvé une méthode de jeu gagnante, nous avons tout perdu à ce moment-là et décidé de réinvestir jusqu’à perdre une somme indécente, la totalité de nos économies et prêts… »

Gagner d’abord, perdre ensuite, rejouer sans attendre pour « se refaire » (phénomène du chasing), développer un besoin irrépressible de jouer (craving) : c’est la même spirale infernale que décrivent les joueurs compulsifs, dits également « pathologiques » ou « excessifs ».

Dans son témoignage, Christo tire lui-même la morale de cet engrenage : « Aujourd’hui, endettés pour une trop longue durée, nous regrettons d’être entrés [au casino] pour le fun, avec le sentiment honteux que je retrouve chez d’autres joueurs d’être des bons à rien. Mieux vaut ne pas gagner, il n’y a pas de justice dans un casino. »

Le jeu gagnant commence par donner une illusion de maîtrise, ou un sentiment de toute-puissance qui efface les effets du hasard, et, aux premières grosses pertes, l’asservissement au besoin obsessionnel de se refaire est installé.

Viennent souvent ensuite les mensonges à l’entourage, les emprunts à répétition, etc. L’addiction de plus en plus lourde peut mal finir, comme chez nombre de drogués.

Un cinquième des accros au jeu en arrive à commettre des actes illégaux : détourner de l’argent, voler des chèques…

L’addiction aux jeux d’argent et de hasard (du casino aux jeux de tirage et de grattage en passant par les paris sportifs et le poker) est une maladie reconnue.

 C’est la seule addiction sans substance inscrite depuis 1980 dans le manuel américain de psychiatrie « DSM », qui fait mondialement référence. La pathologie du jeu agit sur le cerveau comme la cocaïne, en court-circuitant le mécanisme de la récompense et en stimulant la circulation de la dopamine (molécule qui régule la sensation de plaisir) par un cocktail d’excitation, de risque et d’inconnu qui fait se sentir plus vivant…

D’après la dernière enquête épidémiologique disponible en France, celle du Baromètre santé 2014, les joueurs à risque modéré constituent 2,2 % de la population générale, et les joueurs excessifs 0,5

Soit respectivement 1 million de joueurs qui peuvent déraper et 200 000 qui ont déjà sombré. Ces deux catégories sont empruntées à la nomenclature établie en 2001 sous le nom d’« indice canadien du jeu excessif » (ICJE).

Les jeux en ligne, autorisés depuis 2010 par une loi votée sous Sarkozy et désormais pratiqués par 2 millions de Français, sont plus addictifs encore. L’Observatoire des jeux, rattaché à Bercy, a établi, dans une enquête de 2018,

  • 5 % des adultes s’y adonnent en France, contre 3,5 % cinq ans plus tôt.

Et, parmi ces pratiquants,

  • 9,4 % sont des joueurs à risque modéré
  • 13 % sont des joueurs excessifs, soit deux fois plus que lors de la première enquête…

Il faut dire qu’aucun contrôle social ne s’exerce : les sites Internet de paris sportifs ou de poker ne ferment jamais et sont accessibles en toute confidentialité…

Statistiquement, les jeux en ligne sont pratiqués par une majorité d’hommes, mais plus jeunes, plus diplômés, appartenant à des catégories socio-professionnelles supérieures ;

  • 54 % d’entre eux s’en tiennent aux jeux autorisés par la loi de 2010,
  • 19 % préfèrent les jeux interdits en France (machines à sous, jeux de table de casino)
  • 27 % ont une pratique mixte.

Or les casinos en ligne, situés à l’étranger, arnaquent régulièrement les joueurs, en omettant de leur verser leurs gains, ou s’ingénient à les faire replonger par des relances agressives quand ils essaient de décrocher, en leur proposant des bonus gratuits…

Le confinement dû au coronavirus n’a fait qu’amplifier le phénomène : le poker en ligne a augmenté de 180 % dès le premier mois, avec des mises hebdomadaires de 16 millions d’euros par semaine en avril, au lieu de 5 millions pendant le même mois de 2019, d’après l’Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel). Or le poker en ligne rend facilement accro dès les petits montants.

Dans une étude menée en 2013 en partenariat avec le site autorisé Winamax, Amandine Luquiens, addictologue à l’hôpital Paul-Brousse, à Villejuif, a démontré que le risque d’addiction augmente dès que le joueur perd 2 euros par session de jeu, et que ce danger touche spécifiquement les moins de 28 ans… Lesquels sont aussi concernés par le brouillage progressif des frontières entre gaming et gambling, c’est-à-dire entre jeu vidéo et jeu d’argent en ligne…

En effet, certaines options, présentées en cours de partie d’un jeu vidéo, sont payantes : achat de costume ou de butin pour un personnage, changement de niveau… C’est le modèle du pay to win, qui habitue les jeunes joueurs à la multiplication de « micro-transactions » sur Internet et qui peut ensuite les pousser vers les jeux d’argent et de hasard.

« Aucune étude française ne décrit le coût individuel ou sociétal du jeu problématique », déplore l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies. L’Observatoire des jeux, qui a été créé en marge de la loi de 2010, estime leur coût social à 15,6 milliards d’euros, dont près de 1,5 milliard à la charge de l’Etat


Article non signé lu dans les dossiers du Canard n° 156 hors-série.


Dessin d’Aurel … pour le Hors Série N° 156 -Dossier du Canard Enchainé