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Qu’est-ce que Blagnac (Haute:Garonne), Hambourg (Allemagne), Getafe (Espagne) et Broughton (Royaume-Uni) ont en commun?

Ces villes abritent toutes des usines Airbus, le géant européen aux 130.000 salariés, présent également en Chine, au Canada, aux États-Unis…

En 1970, l’Aérospatiale française et les allemands Messerschmitt-Bôlkow-Blohm et VFW-Fokker forment la société Airbus. Ils seront rejoints par l’espagnol Construcciones Aeronàuticas Sociedad Anônima puis par le britannique British Aerospace. Il s’agissait de redonner du travail aux ouvriers français et allemands, au moment où les Yankees inondaient le monde entier avec leurs Boeing 377, dérivés des appareils qui leur avaient permis de gagner la Seconde Guerre mondiale.

Dans les années 1960, le tourisme aérien fait son apparition et est promis à un bel avenir… Jusqu’au Covid.

Comme l’explique Guillaume Faury, le PDG de la boîte, si Airbus avait supprimé des emplois de façon proportionnelle à sa perte d’activité, ce ne sont pas 15.000 emplois qui auraient valdingué, mais 35.000 (1).

Pour lui, la crise est «structurelle» : les voyages en avion seront durablement moins nombreux à l’avenir, notamment parce que de nombreuses entreprises ont découvert les visioconférences, qui leur font économiser des sommes colossales en billets classe affaires (les plus rémunérateurs pour les compagnies aériennes) et en nuits d’hôtels, au grand plaisir, la plupart du temps, des cadres dirigeants, exténués de ne plus connaître le nom de la ville dans laquelle ils se réveillent.

Voilà donc des régions entières (à commencer par celle de Toulouse) suspendues aux décisions de quelques personnes, embauchées par Airbus, entreprise cotée en Bourse.

Pourtant, Airbus est, de fait, une entreprise quasi publique, créée par des États, et qui vit très largement de la commande publique, soit directement, dans le secteur de la défense, soit indirectement, par l’intermédiaire d’Air France, que l’État « sauve » au premier éternuement.

Sans parler des aides publiques : rien que dans la Somme, les collectivités locales ont dépensé 40 millions d’euros pour permettre à l’avion-cargo Beluga (qui transportait les pièces géantes de l’A380) de s’y poser. Dans ce département, à Albert, Stelia Aerospace, qui fabrique les nez des Airbus, n’a pas renouvelé 130 intérimaires, et les étudiants du lycée ne seront pas embauchés comme apprentis (2).

  • Partout, les élus locaux hurlent, et ils ont raison.
  • Mais que peuvent-ils faire?

Contrairement à un discours facile sur les vertus du « local », de plus en plus développé à gauche pour masquer l’impuissance grandissante de l’État, ce n’est pas parce qu’un fait vous heurte localement que sa solution est locale. L’État est certes actionnaire d’Airbus, mais il a depuis longtemps renoncé à diriger cette entreprise, comme toutes les autres.

 Or les électeurs ne sont pas idiots. Ils savent que le privé est tenu à bout de bras par de l’argent public, qui forme les ingénieurs, paie les aménagements, achète les missiles…

Et ces mêmes électeurs voient que les grandes entreprises sont aidées, mais pas leurs enfants, étudiants ou chômeurs, qui restent sur le carreau.

Alors bon, oui, bien sûr, les avions, c’est cracra, c’est vrai. Mais les gars et les filles de l’aéronautique pourraient peut-être construire des tramways, non ? Ou des éoliennes ? Quoi qu’il en soit, ce ne devrait pas être à Airbus de décider, seul, de l’avenir de la filière aéronautique française ni même de celui de ses employés.

Mais c’est bien lui qui peut demander ce qu’il veut aux pouvoirs publics, locaux, nationaux, ou européen, gentils petits garçons incapables de remettre la main sur une grande entreprise, même lorsque celle-ci ne pourrait pas respirer une seconde de plus sans leur aide.


Jacques Littauer. Charlie Hebdo. 15/07/2020


  1. «Airbus doit se restructurer vite pour éviter le pire» (Les Échos, ler juillet 2020).
  2. «Dans la Somme, les fournisseurs d’Airbus et les élus locaux craignent le pire» (Les Échos, 9 juin 2020).