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Étriqué, monotone: l’habitat proposé par les promoteurs ne fait pas le bonheur des occupants.

Pendant le confinement, l’architecte et urbaniste François Leclercq s’est beaucoup promené. […]

Au cours de ses promenades quotidiennes, François Leclercq a souvent pensé aux confinés. Les retraités à qui les établissements spécialisés accordent 17 mètres carrés. Les adolescents réfugiés dans leur chambre pour éviter parents ou beaux-parents. Les couples brouillés à force de tourner en rond. Avec ses confrères Jacques Lucan et Odile Seyler, il a publié une tribune dans Le Monde pour partager ses préoccupations.

Le bon logement, François Leclerq, 66 ans, y travaille depuis plus de trente ans. Il a aménagé des quartiers à Lille, à Nanterre, à Bordeaux…

Quand il avait 18 ans, ce grand type à la voix posée a quitté le Jura pour s’installer à Paris, où il a été stupéfait de la taille étriquée des appartements. Et encore, dans la capitale, cela peut se comprendre, tant la demande est forte et le terrain cher. Mais, désormais, « la même chose se produit à Moulins ou à Lons-le-Saunier. La France est le pays du petit logement ».

Dans les immeubles en accession à la propriété, qui représentent 70 % de l’offre collective, le « produit » le plus courant est un trois pièces de 60 mètres carrés. « Soit en moyenne 10 à 15 mètres de moins que dans les autres pays de la zone euro ». En Belgique ou aux Pays-Bas, où la densité de population est pourtant plus de trois fois supérieure à celle de la France, on est bien mieux logé.

Notre pays standardise à tout-va. De Dunkerque à Nice, « les promoteurs sont sensiblement les mêmes: de grands groupes appliquant des normes identiques partout dans l’Hexagone ».

Depuis 1951, en dehors de rares exceptions, la hauteur sous plafond reste bloquée à 2,5 mètres, alors que la population ne cesse de grandir. Toutes les chambres font 9 mètres carrés. Quand celle des parents atteint 12 mètres, c’est vraiment du luxe.

Les règles d’accessibilité pour les handicapés fixent la largeur des couloirs à 90 centimètres, et un peu plus dans les virages pour qu’un fauteuil roulant puisse manoeuvrer. Fort bien, mais la place ainsi perdue est prise sur la cuisine et le séjour. Et cela alors que logement français a tendance à rétrécir pour compenser la hausse du prix des terrains.

« Les surfaces s’étaient améliorées à partir des années 1960, mais elles se réduisent à nouveau. On en revient au niveau des années 1950 : 10 mètres carrés ont été perdus par appartement ».

En outre, pour baisser les coûts de construction, les nouveaux bâtiments sont beaucoup plus larges qu’autrefois, avec « une circulation centrale, comme dans un hôtel ». Dans cette configuration, seuls les appartements en bout de couloir sont traversants. Les autres sont constitués de deux ou trois pièces en parallèle, avec cuisine-bar peu lumineuse et salle de bains sans fenêtre, « souvent mal orientés et mal ventilés. Ne pas pouvoir créer de courant d’air en cas de forte chaleur n’est pas bon ».

C’est ainsi que les Français vivent.

« Tel qu’il est conçu actuellement, le logement est un lieu où l’on ne s’épanouit pas, et cela me perturbe. On s’investit dans un quartier, dans le jardin d’un pavillon, mais comment retrouver son émotion dans une chambre où les prises de courant sont installées exactement là où sera la table de nuit, où le plan du salon est si contraint que le téléviseur et le canapé ne peuvent être disposés que d’une seule manière? Cette logique normative est zinzin. Les habitants n’ont pour seule liberté que de fixer au mur deux ou trois images. Je trouve cela terrible. »

Dans d’autres pays, ce genre d’habitation ne trouve pas preneur, mais la crise du logement est si chronique en France que les gens n’ont pas le choix. Il faut produire, répondre à la démographie, faire du chiffre, alors on duplique sans cesse les mêmes plans.

Une telle logique a pour résultat que, le vendredi arrivé, les citadins ne pensent qu’à fuir la ville pour prendre un vol low-cost ou aller se balader en voiture. François Leclerq fait d’ailleurs remarquer que les automobiles, elles, se sont agrandies et diversifiées sans pour autant coûter plus cher…

Ou alors les ménages se tournent vers la maison individuelle, avec tous les problèmes d’étalement urbain que cela pose : la dépendance à la voiture, la disparition des terres agricoles. « Dans certaines villes du Midi, le pavillon avec piscine fait une concurrence redoutable au logement collectif », observe l’urbaniste.

Et pourtant on pourrait agir autrement. Car tous ces défauts proviennent d’abord de la routine. Rajouter 2 ou 3 mètres carrés par chambre n’alourdirait pas beaucoup le budget: « Il s’agit juste d’un peu de béton et de papier peint ou de peinture en plus », un surcoût qui pourrait être compensé en ‘construisant moins de places de parking.

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Xavier de Jarcy – Télérama N°3676