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Impression curieuse et marrante d’être soudain plongé dans les actualités Pathé de 1951…

Mais non, pas du tout, c’est Jean Castex qui prend la parole, lors de son arrivée à Matignon.

Il surjoue un côté terroir et bonhomme, un accent que certains lui ont connu moins prononcé. Il dit des phrases d’apaisement, des tautologies qui passent bien, comme « ainsi est la France dans sa diversité ».

Le soir, le voilà sur TF1, déguisé en régional de l’étape : « Je ne suis pas un homme politique national, je suis un homme politique enraciné, je suis un homme politique de la vie quotidienne des gens. » Surtout, faire oublier qu’il est membre de la Cour des comptes.

 « En Macronie, on parle de supprimer l’ENA. Pourtant, c’est un monde où le Président, inspecteur des Finances, nomme à Matignon un conseiller d’État, puis un conseiller maître à la Cour des comptes. Mais chut ! il ne faut surtout pas en parler », rigole Jean-Louis Bourlanges, député MoDem des Hauts-de-Seine.

Castex n’est pas de la haute, il est « le fils d’une institutrice du Gers issu de l’école de la République ». Il est petit-fils de sénateur mais le passe sous silence. Il vient rappeler les Français au calme, à la tempérance, ça suffit, bande d’enfants gâtés, petits jouisseurs, « on ne peut pas tout attendre de l’Etat ». Et donne un petit cours d’économie ménagère à l’intention des dopés du déficit : « Pour distribuer la richesse, il faut d’abord la produire. »

Parmi les valeurs qui le structurent, Castex cite l’« autorité ». Il ne déborde pas d’humour.

Quand la journaliste l’interroge sur ses fidélités successives, de Sarkozy à Macron, il a une petite moue, se rengorge : « On peut être fidèle à la France, madame. »

Hochets de la tête

Il est parfait, Castex. Le maire de Prades saura parler aux gilets jaunes : n’est-il pas un représentant de la fameuse France oubliée ? Et, comme il n’a pas de troupes ni de légitimité politique, il fera ce qu’on lui demandera.

Pour sûr, il n’est pas écolo, mais il fera très bien semblant. Il saura causer nouvelles mobilités et végétalisation, et il aura fière allure, cet été dans « Match », à vélo sur les routes des Pyrénées.

Sa nomination est bien accueillie, on loue l’homme qui sait s’entendre avec tout le monde. François Bayrou n’en dit pas de mal pour l’instant, ce qui mérite d’être souligné. Et, coup de bol, les opposants ne sont pas au mieux de leur forme : Danièle Obono, députée (LFI) de Paris, a salué son arrivée par un tweet pas du tout racialiste, le décrivant en « homme blanc de droite gros cumulard ».

Il est vrai que ce gars simple a su taper dans l’œil des puissants. Sarkozy, dont il fut le conseiller, en fit son secrétaire général adjoint de l’Élysée. Avec Macron, il a croulé sous les hochets : président de l’Agence nationale du sport, délégué interministériel aux grands événements sportifs, délégué interministériel aux Jeux olympiques et paralympiques, chargé de l’organisation de la Coupe du monde de rugby et, enfin, délégué interministériel au déconfinement. On pense un moment à lui pour remplacer Collomb, mais c’est Castaner qui est choisi. Pas grave, il garde son côté bon garçon. Sauf quand Macron tranche pour la réouverture précoce du spectacle du Puy-du-Fou et lui demande d’en informer l’Agité du bocage : « Ah non, hors de question d’appeler ce con. »

Catalan à la détente

Localement, il suscite moins d’enthousiasme, contrairement à l’image qu’il souhaite donner de lui. Il ne parvient pas à se faire désigner tête de liste UMP aux régionales contre Georges Frêche en 2010, il est battu aux législatives de 2012 et échoue à décrocher la présidence du conseil départemental en 2015. « Limité localement dans sa progression, il s’est rabattu sur Paris, où son réseau est impressionnant car il cultive l’art de ne pas se fâcher avec les gens », rigole un socialiste de son département. Il réseaute matin, midi et soir, n’oubliant jamais d’inviter à déjeuner jeunes loups, hommes installés ou retraités de la vie politique ayant encore quelques antennes. Les vieux, ça le connaît ; à Prades, on l’appelle « Croque-Mémés », raconte « Challenges ».

Ce Gersois, catalan d’adoption, parle la langue de Puidemont sans la moindre faute et n’a jamais pris position pour ou contre l’indépendance de la Catalogne. « C’est dans sa ville de Prades que se réunit l’université d’été de l’intelligentsia souverainiste catalane », rappelle Nico Salvadô, fondateur d’Equinox, la radio, française de Barcelone.

Sur ce sujet comme sur d’autres, Castex n’aura plus guère le temps de finasser.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 08/07/2020