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Entre1960 et 1962, Stanley Milgram, un jeune chercheur américain en psychologie sociale, obsédé par les comportements ayant permis la Shoah, se livre à une série d’expériences à l’université Yale, dans le Connecticut. On recrute des volontaires, correctement payés, pour tester l’efficacité de la punition dans un processus de mémorisation. Ces volontaires doivent administrer des charges électriques d’intensité croissante à des cobayes chargés de mémoriser des listes de mots, assis sur une chaise reliée à des bornes électriques. Une erreur dans la restitution, une décharge, et ainsi de suite jusqu’à la punition ultime de 450 volts. De quoi délier les langues les moins agiles.

En réalité, on ne teste pas l’efficacité de la punition mais bel et bien le degré d’obéissance des tortionnaires volontaires, encouragés par un troisième personnage, vêtu d’une blouse blanche et représentant l’autorité scientifique, qui les incite à ne pas mollir.

Le cobaye qui reçoit les (faux) électrochocs est un comédien, le scientifique aussi ; seul le volontaire, appelé « le professeur » (« the teacher ») est testé.

L’expérience a un retentissement mondial, deux ans après le procès Eichmann et alors que s’amplifient les débats autour de la « banalité du mal », thèse développée par Hannah Arendt.

Pourquoi et dans quelles conditions accepte-t-on de faire souffrir autrui jusqu’à la mort ?

Les résultats de Milgram sont publiés en 1963 : 65 % des participants ont accepté, en dépit des gémissements de leur « victime », de ses suppliques, puis de ses inquiétants silences, d’aller jusqu’au bout du châtiment.

Certes, de nombreuses personnes testées ont montré des signes de nervosité extrême durant l’expérience, mais une majorité a considéré comme légitime d’envoyer 450 volts à un homme ligoté, « pour son bien ».

Bref, de braves types en apparence inoffensifs se sont transformés en tortionnaires parce qu’une personne ayant autorité le leur a demandé avec insistance.


En 2010, une grande chaîne de télévision française décide de reproduire l’expérience, sous la forme d’un jeu télévisé intitulé « La Zone Xtrême ». Il s’agit d’un faux jeu reproduisant fidèlement l’expérience de Milgram, à deux détails près : le « scientifique » est remplacé par une animatrice, et un public pousse les candidats à toujours plus de fermeté dans l’administration du châtiment.

Chaque candidat croit participer aux répétitions d’un nouveau jeu télévisé. Il s’agit de démontrer que, en 2010, l’autorité du petit écran est comparable, voire supérieure, à celle de la science un demi-siècle plus tôt. La question posée est séduisante : près de cinquante ans plus tard, combien d’entre nous, placés dans une position identique, pousseront la manette ?

Le faux jeu est filmé et intégré dans un documentaire, « Le Jeu de la mort », écrit par Christophe Nick, qui présente son travail comme une critique sans concession de la téléréalité.

 France 2, qui diffuse le documentaire, explique avoir « toujours refusé la téléréalité » et avoir voulu « tester les limites d’un genre ». Les résultats sont spectaculaires : le taux d’obéissance dans le « jeu » diffusé en 2010 est de 81 %, bien supérieur à celui, déjà très inquiétant, obtenu par Milgram dans les années 60.

Peut-on impunément faire sauter le tabou de la mort dans le cadre d’un jeu télévisé ?

Le propos de Christophe Nick, ambitieux, fait l’objet de violentes critiques.

D’ordre éthique, d’abord. Quelles sont les conséquences pour les volontaires filmés dans ce documentaire, diffusé à une heure de grande écoute sur une chaîne très suivie ?

Apparaître comme un tortionnaire peut laisser des traces. L’Association américaine de psychologie, qui a réfléchi à la question, recommande de ne plus renouveler l’expérience de Milgram, en raison de l’« état de tension qu’elle provoque chez les sujets testés ».

Critiques d’ordre méthodologique, ensuite. Les candidats sélectionnés par les auteurs et les producteurs, au nombre de 80, ne sont pas payés et savent qu’il s’agit d’un jeu pilote qui ne sera pas diffusé (en fait, il le sera, mais sous forme de documentaire).

L’échantillon regroupe donc des volontaires désireux d’être là, sans motivation financière ou de notoriété. L’un d’entre eux admettra après coup, avec beaucoup d’honnêteté, avoir cherché à se conformer à l’image qu’il se faisait d’un participant à un jeu télévisé.

Avec des candidats si désireux d’approcher cet univers, d’en rejouer les codes et, sans doute, de se faire apprécier de l’équipe, n’est-il pas normal d’obtenir des scores bien supérieurs à ceux de Milgram ?

Ces candidats, contents d’être là, étaient, en outre, soumis à davantage d’injonctions que dans l’expérience de Milgram. Les phrases « Ne vous laissez pas impressionner » et, surtout, « Nous assumons toutes les conséquences », conçue pour déresponsabiliser et faciliter ainsi le passage à l’acte, sont prononcées à cinq reprises par l’animatrice.

A la cinquième injonction, c’est le public (une centaine de personnes) qui intervient pour accentuer la pression sur le volontaire : « Châtiment, châtiment ! »

Enfin, lors du tournage, les producteurs ont ajouté la mise en jeu fictive d’une somme d’argent lors de la quatrième injonction, alors que les candidats pensaient ne pas être payés. Un facteur de déstabilisation supplémentaire.

« Le candidat (…) fait face à une double pression : celle d’une authentique animatrice de France 2, Tania Young, et celle d’un public gonflé à bloc par un chauffeur de salle. Lumières crues, musique d’ambiance, gros plans… Pas de doute, tous les codes des jeux télévisés sont là. La mise en scène est d’ailleurs signée du réalisateur de « Fort Boyard » (…), Gilles Amado », écrit alors « Le Monde diplomatique », très critique à l’égard de la méthode retenue.


Un article tiré des « Dossiers du Canard enchaîné » n° 156