Étiquettes

Le bruit d’une boîte à lettres, le tracé d’un lilas s’échappant d’une clôture, le frémissement d’un grain de beauté aux commissures des lèvres d’une femme qui chante dans le métro, le jaune vibrant d’une grue par-dessus les toits : j’appelle poésie ce qui ouvre les yeux sur ces détails; et poème ce qui leur donne une forme.

Vous voyez bien que la poésie existe dans tes vies, toutes les vies, même les plus privées de liberté : cette touffeur soudaine du réel appelle l’intensité, qui rapproche ou éloigne ce que vous vivez, qui décide si cela vous atteint, fait naître en vous une émotion, voire déclenche du langage.

En lisant Naissance de la phrase (éd. Nous), un passionnant petit livre de Jean-Christophe Bailly, qui fait partie des écrivains dont je lis tout, et dont, à chaque livre, je souligne presque toutes les phrases, je pensais avec joie à cette activité d’écriture qui remplit ma vie, mais qui, plus généralement, est immanente à l’espèce parlante : la venue du langage est cette expérience (la plus intime des expériences) qui, en rallumant en nous ce feu, cette écoute, cette solitude qui viennent de très loin, nous arrache aux conditionnements, et nous accorde à cette part irréductible qui, de Chauvet ou Lascaux à la crise du Covid, rejoue cet instant d’affranchissement qu’est pour chacun la naissance du langage.

« Il y a autour des mots comme une sorte de contour vide, que nous ressentons parfaitement quand nous ne les trouvons pas », écrit Jean-Christophe Bailly. Être un poète ne consiste pas à se croire le chef d’orchestre d’une fanfare emphatique (celle où s’autocélèbre trop souvent la croyance en l’autorité du langage), mais peut-être à écouter de telles occasions de défaillance, à deviner dans cette résistance du réel, dans son halo silencieux, « l’antériorité absolue où le langage a dû puiser ».

Conçoit-on vraiment, même si l’on a des enfants, ce qu’est tracer un chemin dans le monde afin d’ouvrir la voie de la parole à un enfant qui naît? « Dès lors qu’une phrase s’invente, écrit Bailly, elle rejoue le scénario pourtant à jamais inconnu de la naissance du langage. » Toute écriture « libère un phrasé », qui en perpétuant le «sillage lointain d’une ouverture» lance dans l’existence les conditions du vivable.

Je vous recommande les pages où Bailly parle de Paterson, le poème de William Carlos Williams, mais aussi le film de Jim Jarmusch, où un chauffeur de bus poète note sur son trajet jaillissements et nuances; et par une  « petite crête de mots fragile » ouvre dans la ville « la réserve secrète d’une abondance heureuse ».


Yannick Haenel. Charlie Hebdo. 01/07/2020