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L’industrie du tourisme fait vivre… mais elle détruit aussi …

Peut-on vivre sans tourisme, à Barcelone, Venise ou Amsterdam? La question n’est plus taboue.

Les ravages causés par le tourisme de masse et le sur-tourisme (quand un site dépasse ses capacités d’accueil) ont déjà conduit le Parlement européen à classer Santorin parmi « les destinations ayant atteint leur point de saturation » (1).

Le Covid-19 a relancé le débat avec brutalité. En bloquant avions et vacanciers au sol, il a révélé la vulnérabilité d’une industrie liée comme peu d’autres à la santé mondiale et à l’environnement. « Nous savions déjà que le tourisme n’est pas une industrie de première nécessité et ne concerne qu’une minorité de citoyens (seuls 25 % des Français voyagent; 8o % des cadres partent en vacances contre 46% des ouvriers), pointe le sociologue Rodolphe Christin, […]

Le Covid-19 a démontré qu’elle peut s’arrêter net, ce qui devrait nous inviter à ne pas tout miser sur elle.» Selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), le nombre de voyageurs devrait diminuer, au moins de 6o%, dans les prochains mois. « Une récession aussi brutale, poursuit Rodolphe Christin, qui cloue à terre une industrie planétaire, cause beaucoup de dégâts, avec des faillites en chaîne, des salariés qui se retrouvent sur la paille… »

L’ébranlement est d’autant plus puissant que sans précédent dans l’histoire d’un secteur jusqu’ici en croissance fulgurante. On comptait 1,4 milliard de touristes en 2019; ils étaient 25 millions en 1950 et 278 millions en 1980, rappelle le journaliste Sébastien Porte dans Le Dernier Avion. « Depuis le début de ce siècle, la frénésie touristique qui s’est emparée de la planète évolue à un rythme deux fois supérieur à celui de la croissance économique: 6 % par an contre 3% pour le PIB mondial. Et elle ne semble pas près de s’arrêter. Surtout si l’on songe à la clientèle chinoise (26o millions de touristes prévus en 2030).»

Or deux autres paliers hors norme ont été franchis l’été dernier: le 25 juillet, alors qu’une partie de l’Europe affichait ses températures les plus chaudes jamais enregistrées (42,6 ° à Paris, 39 ° à Londres, 39,6 ° à Maastricht…), plus de 230.000 avions circulaient autour du globe, faisant de cette journée la plus saturée de l’histoire de l’aviation (2) ! […]

 […]

  • Que valent nos vacances si nos lieux d’escapade disparaissent sous les flots ou sont empoisonnés?
  • La pandémie rebattra-t-elle les cartes, et le ciel se zébrera-t-il de moins de traces blanches?

Ces questions sont désormais empoignées par certains ténors de l’industrie elle-même, tel Jean-François Rial, PDG de Voyageurs du monde, agence spécialisée dans le voyage sur mesure. […]

Taxes sur la biodiversité, les réserves naturelles, et une autre sur le carbone, calculées sur les émissions liées aux déplacements. « L’époque des voyages à prix toujours plus bas, réservés au dernier moment, et la multiplication des séjours courts semblent révolues. Comme dans l’agriculture, le vrai prix doit être payé, quitte à rétrécir le marché et à ce que le consommateur s’impose des nouveaux arbitrages dans son budget. […] L’ensemble de l’activité doit être en phase avec la planète. »

Peut-on imaginer un tourisme écoresponsable ? Éthique et solidaire?

« Ce sont de nouveaux segments commerciaux qui correspondent à une clientèle prête à payer plus, avec la volonté sincère de contribuer au bonheur du monde. Mais ces déplacements reposent sur l’avion, souvent vers les pays du Sud, et supposent de créer plus d’infrastructures d’accueil, ce qui ne règle pas la question du tourisme… » explique Rodolphe Christin.

Quant au « microtourisme », nouveau Graal du vacancier post-Covid, « s’il faut multiplier le nombre de routes et de voitures sur le territoire français, on n’aura pas gagné au change. Local ou pas, le tourisme est une industrie totale, qui transforme les territoires, y implante des infrastructures, et fait de nous des agents ou des figurants du tourisme (puisque la promotion des territoires vante souvent l’accueil des habitants…) »

Conclusion?

Le tourisme « alternatif » n’existe pas mais il faudrait inventer des alternatives au tourisme. Et faire le deuil, personnel et collectif, de cet imaginaire intériorisé depuis des décennies selon lequel une vie sans tourisme ne vaudrait pas la peine d’être vécue. « Le voyage mérite d’être une expérience rare, dit Rodolphe Christin, ce n’est pas une consommation où on lait » les pays les uns derrière les autres, mais une expérience particulière de la pensée et du corps. Re­penser le tourisme constitue une révolution culturelle, et pas simplement sectorielle, comme s’il suffisait de réorganiser tel secteur. Cette question touche à nos modes de vie, aux lieux de l’emploi, à l’urbanisme, à l’aménagement du territoire, et bien sûr à nos modes de consommation. Pour beaucoup d’entre nous, la vie n’est supportable qu’avec ce balancier, entre temps contraint et temps libre, temps du travail et temps du tourisme. D’où vient ce besoin ? Et pourquoi, à l’annonce du confinement, beaucoup d’urbains ont-ils fui à la campagne ? Cette crise nous renvoie à une certaine invivabilité de notre quotidien, notamment dans les métropoles.» […]


Weronika Zarachowicz. Télérama. 01/07/2020


  1. Selon l’OMT, 95% des touristes dans le monde se concentrent sur moins de 5% des terres émergées.
  2. Tous types de vols, militaires exceptés, selon Flightradar24, site Internet de suivi en temps réel des vols. Le nombre moyen de vols par jour est de 102.465.