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Les écologistes ont remporté le 28 juin sept des quarante plus grandes villes de France. Ce succès inédit ouvre-t-il une nouvelle ère politique ?

  1. Peut-on vraiment parler d’une « vague » ?

Une « vague » écologiste a déferlé sur la France au second tour des municipales : depuis dimanche, toute la presse, ou presque, file la métaphore marine. Pourtant, à y regarder de plus près, l’idée d’une « déferlante » est à nuancer. […]

Selon Pierre Martin, politologue à l’IEP de Grenoble. Après le 28 juin, le parti change de statut et d’échelle. Il n’avait qu’une seule ville de plus de 100 000 habitants ; il en a sept, plus une métropole. C’est donc sans précédent », il assortit néanmoins son analyse d’un gros bémol : « Il ne faut pas oublier que ce succès s’inscrit dans un contexte : l’effondrement de la participation. La vague s’est produite à l’intérieur d’un vide, alors gare à une surinterprétation des résultats. L’abstention est telle que l’on doit reconnaître qu’en réalité, aucune offre politique n’a convaincu une majorité d’électeurs. » Ni la droite, ni la gauche, ni les Verts, donc.

Du reste, l’abstention record, qui frôle les 60 % (soit environ vingt points de plus qu’il y a six ans) aurait plutôt profité à la droite, qui se maintient dans les petites et moyennes villes, et progresse en Seine-Saint-Denis par exemple, où, pour la première fois, comme le remarque le Bondy Blog, la droite et le centre gouvernent davantage de villes que la gauche.

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Si les Verts n’ont jamais caché qu’ils souhaitaient remplacer, à terme, une social-démocratie moribonde (ce qu’ils ont fait à Strasbourg ou Poitiers où ils coiffent aux poteaux les barons du PS), leur « vague » se heurte en effet encore à une digue : le vote socialiste.

Après la Bérézina de 2014, le parti à la rose garde non seulement, six années supplémentaires, Lille, Paris ou Dijon… Mais il gagne Nancy, Montpellier, ainsi que Saint-Denis ou Saint-Ouen (et par conséquent, la puissante communauté d’agglomération de Seine-Saint-Denis, Plaine Commune). En dépit des discours triomphalistes des socialistes sur leur « renaissance », le parti d’Olivier Faure demeure toutefois globalement dans les mêmes eaux (basses) qu’il y a six ans.

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2. La vague est-elle uniquement « verte » ?

Est-ce une victoire des écologistes, ou de la gauche en général ? D’un côté, il apparaît clairement que les écologistes victorieux ne sont que la face émergée d’un iceberg très « gauche plurielle ». Partout ou presque, les listes qui l’ont emporté ont en effet mélangé écologistes, communistes, socialistes, Insoumis et citoyens.

C’est le cas, de façon emblématique, à Marseille, où Michèle Rubirola a été portée, dès le premier tour, par le socialiste Benoît Payan, l’Insoumise (suppléante de Jean-Luc Mélenchon) Sophie Camard et les communistes locaux. Même schémas à Tours : la liste qui a envoyé l’écologiste Emmanuel Denis à l’hôtel de ville rassemblait dès le premier tour le PS, le PCF, Génération·s, les Insoumis, et des citoyens non encartés.

Reste que si le « total gauche » demeure, sur les villes de plus de 30.000 habitants, quasiment équivalent à 2014 (environ un tiers), la progression des Verts en nombre d’habitants concernés, comme le maintien du PS, compensent le recul du PCF […]

En définitive, la victoire des Verts est peut-être plus encore culturelle qu’électorale. […]

3. Le succès des écologistes est-il cantonné aux métropoles ?

Un « bobo » de métropole, jeune, et cadre : tel est habituellement le portrait-robot de l’électeur écolo. Le scrutin de dimanche donne en partie raison à ce cliché. L’électorat qui s’est déplacé dimanche était ainsi urbain et politisé, plutôt issu des classes moyennes ou supérieures : l’évolution du vote vert suit ainsi clairement la « gentrification » des villes (et l’afflux des Parisiens à Bordeaux, à Marseille ou Tours, n’est peut-être pas pour rien aux résultats).

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Force est néanmoins de constater qu’en banlieue parisienne, les Verts n’ont pas réalisé de percée. Certes, ils gagnent Colombes (92) passé à l’UMP en 2014, et Savigny-sur-Orge (91), qui vote également à droite droite depuis 1983. Pour le reste, hormis à Paris, l’Île-de-France demeure le théâtre d’affrontements classiques entre le PCF et le PS (à Saint-Denis, par exemple), ou entre la gauche et la droite (à Saint-Ouen, Corbeil, Choisy-le-Roi).

4. Les nouveaux élus sont-ils vraiment nouveaux ?

Des sept maires écologistes, dont trois sont des femmes, élus le 28 juin, aucun n’était connu sur le plan national auparavant. Qui sont-ils ? Des militants de terrain, d’abord. Il faut dire qu’EELV souffre d’une hémorragie de ses cadres dont beaucoup sont passés à La République en marche ces dernières années. De fait, aucun apparatchik n’est descendu conquérir une ville.

« Aucun de nos nouveaux maires n’est engagé dans les courants du parti, faire remarquer David Cormand. Ils ont pour autre particularité de ne pas être de grandes gueules ou des tribuns, mais d’être sur un mode d’apaisement et de jouer collectif, même s’ils sont radicaux dans leurs propositions. Ces candidats anti-clash répondent aux aspirations des citoyens d’en finir avec la brutalisation des débats. »

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5. EELV devient-il le parti leader à gauche ?

Cela fait des mois qu’il le clame, mais en le répétant au lendemain du scrutin de dimanche, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, a donné une nouvelle dimension à son orientation stratégique : en 2022, le PS pourrait ne pas présenter de candidat à la présidentielle, et choisir de soutenir un candidat issu d’EELV. Une manière de reconnaître que le PS passe le relais aux Verts comme locomotive de la gauche ?

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Ce spécialiste de l’analyse électorale reste également très attentif à la capacité d’EELV à encaisser la crise de croissance à venir : « Passer de grenouille à bœuf est un challenge important : les Verts ont raté le coche après leur victoire de 2009. Avec autant de maires élus d’un coup, va-t-on voir se créer des baronnies locales ? Cela va-t-il multiplier les adhésions au parti, au risque de déstabiliser les rapports de force internes ? »

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6. La victoire des Verts va-t-elle déporter le centre de gravité de la gauche vers le centre ?

« On ne peut pas préjuger de la manière dont les maires vont gouverner les villes », affirme d’emblée Pierre Martin. Reste que les positionnements candidats pendant la campagne pour épouser à la fois la sociologie électorale locale, mais aussi les rapports de force internes à chaque commune, ont été divers.

Si tous portaient un programme similaire (végétalisation, rénovation thermique des logements, arrêt des grands projets polluants ou commerciaux, démocratisation de la politique locale…), les campagnes ont été menées parfois très à gauche (comme à Poitiers, Marseille ou Toulouse), et parfois sur une ligne plus centriste (comme à Bordeaux où à Lyon). […]

L’abstention massive dans les quartiers populaires annonce-t-elle pour autant que les nouveaux maires écolos « oublieront » de répondre aux demandes sociales pendant leur mandat ? Sans doute, et les candidats de la gauche radicale (La France insoumise ou le PCF) élus sur les listes d’union ne manqueront pas de leur rappeler. […]


Pauline Graulle. Médiapart. Titre original : « Municipales : ce qui se cache sous la prétendue « vague verte » ».  Source (extrait)