Étiquettes

,

Le 5 juillet [2020], Véronique Cayla quittera la tête d’Arte et mettra un point final à une vie professionnelle consacrée à la culture, au cinéma et à l’audiovisuel. […]

On a trop longtemps souffert d’une conception aristocratique de la culture, fondée sur l’exclusion, je ne voulais surtout pas tomber dans ce travers. La démocratisation culturelle passe par des émotions. Quand on a touché quelqu’un, il est conquis, acquis et porteur du même message que vous. L’émotion est la meilleure façon de faire tomber les barrières, de déplacer les frontières. […]

  • Très tôt, vous avez fait le choix de ne pas diffuser de séries américaines. Prendriez-vous la même décision aujourd’hui?

Oui. À l’époque, les séries américaines étaient le programme dominant de la télévision. Or, je crois qu’on s’« acculture» à ne regarder que les fictions d’un seul et même pays. Et comme pour moi Arte devait être différente de toutes les autres chaînes, la décision s’imposait d’elle-même. […]

  • Vous semblez pourtant privilégier des séries très ancrées dans l’imaginaire des pays où elles sont produites…

Contrairement aux documentaires, qui ont un impératif d’ouverture au monde, nos séries creusent le sillon de l’histoire des pays de leurs auteurs. […]

En thérapie (1), la série [française] en trente épisodes de vingt-six minutes d’Olivier Nakache et Éric Tolédano, qu’on pourra voir début 2021, s’ancrera, elle, dans la société contemporaine, avec pour arrière-plan les attentats du Bataclan. […]  

  • Comment Arte est-elle devenue la chaîne du cinéma?

Elle a bénéficié de l’érosion du cinéma sur les autres chaînes et de l’affaiblissement de Canal+.  […]

  • L’audience d’Arte n’a jamais été aussi élevée, est-ce important pour vous?

J’ai longtemps été opposée à l’existence d’Arte… Pour moi, créer une chaîne culturelle, c’était ghettoïser la culture et prendre le risque de l’enfermer. Lorsque j’ai été nommée, j’ai voulu prouver que la culture pouvait se partager et rassembler. Il fallait sortir de notre petit monde, élargir l’audience de la chaîne à un public qui ne se sentait pas concerné par la culture ou que celle-ci intimidait. La culture doit inclure, pas exclure. […]

  • Arte est née franco-allemande mais l’Europe est son horizon. Où en êtes-vous de l’européanisation de la chaîne?

Elle est partie et bien partie. Nous avons lancé notre offre multilingue il y a cinq ans et nous disposons d’ores et déjà d’un millier de programmes (essentiellement des documentaires et des magazines) accessibles en six langues : anglais, espagnol, polonais et italien, en plus du français et de l’allemand, ce qui permet de toucher 70% des Européens dans leur langue maternelle. Notre offre numérique regardée hors de France et d’Allemagne croît chaque année et représente déjà 20 % de notre audience.

  • Le projet de loi qui devait réformer notre audiovisuel est abandonné. Bonne ou mauvaise nouvelle?

Le plus important, vital pour l’avenir de la production indépendante, est de préserver notre régulation européenne dans une période périlleuse pour la diversité en raison de la puissance des GAFAN (Google, Apple, Facebook, Amazon, Netflix). Nous avons pris beaucoup de retard. Il faut donc transposer au plus vite en droit français (comme le prévoit l’actuel projet de loi) la directive européenne SMA (Service de médias audiovisuels), qui obligera les GAFAN à mieux contribuer au financement de la création française et à proposer au moins 30 % d’œuvres européennes dans leur catalogue. C’est une condition sine qua non pour continuer à faire vivre la pluralité de nos identités culturelles face au danger de la standardisation des œuvres.

  • Faut-il réformer la chronologie des médias qui définit les délais à respecter par les supports VOD, DVD, télévision payante pour diffuser les films après leur sortie en salles?

Elle est devenue archaïque face aux évolutions rapides du secteur. Là aussi, la régulation est nécessaire et passe par une nouvelle chronologie, qui doit faire une place aux plateformes américaines. Je crois à l’avenir du cinéma en salles, mais si on ne bouge pas rapidement notre système est menacé. En programmant de très bons films sans les sortir en salles, les plateformes tuent potentiellement les salles de cinéma. Et le jour où elles n’existeront plus, on ne fera plus de différences entre films et séries, et on finira avec un magma audiovisuel sans odeur et sans saveur.

  • Depuis des années, l’audiovisuel public est soumis à des restrictions budgétaires, comment y avez-vous échappé?

Je crois plus à l’intuition qu’aux chiffres et au raisonnement purement intellectuel. Pour autant, les chiffres ont aussi leur importance. Quand je devais négocier le budget d’Arte, je me baladais toujours à Bercy et au Parlement avec un tableau qui m’a beaucoup servi. On y voyait la courbe des audiences d’Arte qui montait, celle du budget des programmes aussi, tandis que celle des frais généraux baissaient. Chaque euro ainsi gagné était réinvesti dans les programmes. Du coup, l’État nous a toujours laissés faire. […]


Interview réalisée par Olivier Milot. Télérama. (Extrait) – 27/06/2020


  1. En thérapie est une adaptation de la série israélienne BeTipul, déjà à l’origine de la version américaine En analyse.