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Pourquoi les hôpitaux ont-ils tenu face à la vague du Covid?


Parce que les personnels soignants ont envoyé valdinguer la tarification à l’activité (T2A) et les agences régionales de santé (ARS). Comment les profs sont-ils parvenus à perdre un minimum d’élèves durant le confinement, en dépit de l’absence de matériel et d’un ministre dont les annonces du matin étaient systématiquement contredites l’après-midi ? Parce que les instits et les profs de collège ont été autonomes.

Libérés de la hiérarchie, ils ont agi. Et, pendant ce temps-là, de nombreux « cadres » se sont rendu compte que tout tournait mieux sans eux, et qu’ils étaient à la merci, pour leurs besoins quotidiens, de personnes à qui ils n’accordent guère de considération en temps normal : caissiers, livreurs, éboueurs…

Le confinement aura démontré trois choses. Un : notre économie s’effondre dès qu’elle cesse de vendre des trucs inutiles à des gens surendettés. Deux : il est parfaitement possible de réduire fortement la pollution. Trois : les per­sonnes les moins bien payées du pays sont les plus essentielles à son fonctionnement.

Les sociologues n’ont pas attendu le Covid-19 pour découvrir la subordination au travail, la souffrance au travail ou la mort au travail. Mais ils savent aussi que nous sommes des êtres qui souffrons lorsque nous sommes baladés, ou simplement lorsqu’on ne nous demande pas notre avis. Ainsi, lors d’un changement organisationnel important – déménagement d’une usine, plan de licenciement… -, les personnes qui n’ont pas été prévenues et à qui on demande de subir sont, sans surprise, beaucoup plus susceptibles de tomber en dépression que celles qui s’estiment consultées et écoutées (21 % contre 6 %) (1).

Mais il y a plus : être soumis au travail conduit aussi à être soumis dans l’espace politique. Analysant les données des communes françaises, le sociologue Thomas Coutrot montre que les travailleurs dont la journée de boulot consiste à répéter une même série de gestes ou d’opérations, qui n’apprennent rien dans leur travail, ou qui doivent strictement appliquer des consignes, s’abstiennent plus souvent que les autres ou votent pour l’extrême droite.

Attention : ce n’est pas la pénibilité du travail qui compte. Coutrot montre que les ouvriers de chantier ne s’auto-excluent pas de la vie politique : certes, ils ont le dos en miettes mais, d’une façon générale, ils conservent une marge d’autonomie dans leur travail. À l’inverse, certaines professions comme les caissiers, cuisiniers, infirmiers et aides-soignants cumulent les demandes venant de leur hiérarchie, un inconfort physique et les exigences des clients ou des patients. Et cela sans que ces personnes aient leur mot à dire sur l’organisation de leur vie active. Le résultat est évident : leur santé mentale est atteinte (2)

Aujourd’hui, demander des hausses de salaire quand des milliers d’entreprises disparaissent n’a pas de sens, même Martinez le sait. En revanche, démocratiser – ne serait-ce qu’un peu -les entreprises les rend plus agiles et plus efficaces, fait faire de grosses économies à la Sécu et permet aux gens d’être plus heureux. Et ça ne coûte pas un radis. Ce sont les patrons qui en parlent le mieux, avec le mouvement patronal des « entreprises libérées », dont je vous reparlerai (3).


Jacques Littauer. Charlie hebdo. 27/06/2020


  1. « Changements organisationnels : la participation des salariés protège-t-elle du risque dépressif ? » (Dares analyses n° 61, septembre 2017).
  2. « Travail et bien-être psychologique », de Thomas Coutrot (Daces, Document d’études n° 217, mars 2018).
  3. Voir Libérer le travail, de Thomas Coutrot (éd. Seuil, 2018).