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Pendant au moins deux siècles, industrialisation aidant, tout a été fait pour attirer la population rurale dans les lieux de production manufacturée dans certaines villes postés en des lieux centralisés où la matière première était la plus abondante.

Au sortir de la période de confinement de ce début d’année 2020, beaucoup ont souhaiter abandonner le sempiternel rythme urbain, « métro, boulot, dodo, (soixante huitard) ». Ce constat, amène certains à rechercher un « cadencement différent », qu’il pense trouver en ruralité. Est-ce la bonne analyse ? MC


Benoît Coquard – Sociologue

Le monde rural, un espace préservé où vivrait le «vrai peuple» ? Cette vision urbaine de la ruralité n’est qu’une succession de clichés, s’insurge le sociologue. Pour lui, ces territoires en déclin ne sont pas assez écoutés.

[…]

  • Quel regard portez-vous sur la période que nous venons de traverser?

On a beaucoup parlé de Paris et des grandes villes, et c’est légitime car les risques de transmission y sont plus forts. Néanmoins j’ai été agacé par les clichés ressassés sur la campagne, dépeinte comme un refuge contre le monde moderne, un territoire loin des problèmes où le temps s’arrête. C’est ingrat pour les gens qui y vivent, avec les contraintes que cela comporte : la précarisation des métiers, les délocalisations d’usines, le manque d’argent pour mettre de l’essence dans sa voiture… Contrairement aux urbains, le rapport des habitants des campagnes à la nature est productif et pas seulement contemplatif. Le paysage, on y travaille, et on le traverse sans arrêt.

[…] … il existe un fossé entre deux formes de ruralité. Celle des campagnes attractives, souvent proches des littoraux, dont l’identité locale est forte et dont la population augmente grâce à l’arrivée de néoruraux. Et celle que j’étudie et qui est, à l’inverse, en déclin : des territoires qui se dépeuplent et s’appauvrissent à cause de la précarisation ou de la disparition des emplois. Ne pas admettre cette division, c’est comme réunir Neuilly-sur-Seine et Aubervilliers dans une même catégorie au motif que ce sont deux villes de banlieue. Parler de « la » ruralité, c’est nier les structures sociales qui la traversent: comment on y travaille, consomme, socialise…

La simple question territoriale a tendance à éclipser ces réalités. La plupart des hommes politiques se disent « proches de la terre » : ils aiment cultiver une certaine forme de virilité liée au terroir, mais très peu veulent aborder les inégalités sociales qui structurent la ruralité. Les classes populaires rurales ne sont pas représentées politiquement. Même dans la recherche universitaire on en parlait peu, jusqu’à la montée du vote FN, puis jusqu’aux Gilets jaunes. […]

[…] … Les zones rurales industrielles sont essentiellement basées sur des emplois manuels, et elles ont poursuivi une vie relativement normale. L’une des caractéristiques des territoires les plus touchés par l’épidémie est la part importante de métiers ouvriers, pour lesquels le télétravail est impossible. À cela s’ajoute une forte population à risque : ces départements sont très vieillissants. Forcément, beaucoup de gens ont autour d’eux des proches qui ont été touchés.

  • Juste avant le confinement, le gouvernement a annoncé que dix mille licences IV, qui autorisent la vente et la consommation d’alcool, seraient distribuées gratuitement pour « redynamiser nos campagnes ». Est-ce une bonne idée?

Tout dépend du projet derrière. Dans les cantons du Grand Est, le nombre de bistrots est passé de trente ou quarante à trois ou quatre en trente ans. C’est l’une des plus grandes différences avec les campagnes qui ne sont pas en déclin. La fermeture des cafés et des bars est avant tout le résultat de la destruction du marché du travail. Pour aller au café, il faut de l’argent! Et aussi un collectif (on va boire un coup après le travail). Il n’y a plus de lieux qui brassent les populations de cette manière, positive, et en conséquence l’espace public a été dévalorisé : les bourgs sont désertés, on fait tout en voiture car la maison, le travail, l’école et le supermarché sont à 10 kilomètres au minimum] les uns des autres.

La socialisation s’est repliée vers le domicile, et les bars sont plutôt mal vus. Il faut prendre en compte ces changements profonds dans les mentalités et les habitudes, au risque de faire comme certains néoruraux qui créent des festivals de jazz dans des zones où il est évident que les habitants ne s’y rendront pas.

  • Comment ces populations sont-elles vues par le monde politique?

Deux images dominent depuis plusieurs années, l’une plutôt à gauche et l’autre plutôt à droite.

  • La première est celle, misérabiliste, de prétendus « beaufs », racistes et ignorants.
  • La seconde, tout aussi méprisante, est celle du « vrai peuple », des « petits Blancs » que la France multiculturelle aurait oubliés.

C’est la théorie de « la France périphérique » du géographe Christophe Guilluy; davantage une analyse politique que la conclusion d’un travail de terrain. De nombreux chercheurs s’y sont opposés. Mais elle a largement été reprise durant le mandat de Nicolas Sarkozy, où l’on parlait beaucoup de « fracture territoriale ».

Les élus eux-mêmes se réclament de cette France-là, qu’ils disent méprisée par les urbains pour expliquer l’augmentation des inégalités entre villes et campagnes, et donc se défausser de toute responsabilité.

Cela oppose les prétendus « bobos » à ce « vrai peuple », qui serait défini seulement par le lieu où il vit, et pas par sa condition sociale. Alors qu’au sein même d’un canton il y a de grandes disparités de richesse! Ce concept de « France périphérique » efface aussi les liens avec la ville, or un tiers des ruraux part poursuivre des études ou trouver un métier qualifié. Si on l’ignore, on ne peut pas comprendre que les campagnes se dépeuplent. Ces territoires sont impactés par des mobilités de personnes et de capitaux, la mondialisation, les délocalisations… La campagne isolée est une image d’Épinal.

  • Qu’en est-il des représentations culturelles?

Elles relèvent souvent de l’exotisme. Et l’exotisme, c’est de l’ethnocentrisme, de la distance sociale. Le fantasme du village, montré comme une communauté unie, persiste; alors que plus rien n’est à son échelle puisqu’au quotidien on ne peut pas se passer de la voiture. Dans les films sur l’agriculture, on cherchera toujours à défendre l’image du « paysan » appauvri, travailleur et silencieux. Cette image de victime ne correspond pas à la réalité des statuts locaux, du moins là où je travaille: l’agriculture intensive ayant fait disparaître beaucoup de petites exploitations, les agriculteurs restants sont souvent embourgeoisés.

Ceux qu’on ne voit jamais en revanche, alors qu’ils peuplent majoritairement ces campagnes, ce sont les ouvriers et les employés (60 à 70% des emplois contre 5 % d’agriculteurs). Les classes populaires rurales sont ce que Bourdieu appelle une « classe objet »: elles sont « parlées » par les classes dominantes, mais ne parlent pas elles-mêmes. Elles ne produisent pas leur propre vérité. . […]

  • Les campagnes où vous travaillez ont majoritairement voté pour le Rassemblement national aux dernières élections. Quelles sont les décisions prioritaires à prendre pour enrayer le déclin de ces territoires?

On dit souvent à tort que seule Marine Le Pen sait parler à ces gens. C’est faux: ses discours sur les ruralités sont complètement hors-sol.

Ce qui marche, c’est la vision conflictuelle du monde qu’elle met en avant, largement relayée par les médias de masse et que l’on vit à l’échelle locale quand on se retrouve mis en compétition avec son voisin pour un boulot. . […]

Le retrait de l’État est démesuré dans ces territoires : les emplois locaux ne sont pas aidés, les délocalisations pas empêchées, les services publics supprimés…

Il manque une réelle politique de la jeunesse, qui ne peut pas se limiter à l’éducation et aux loisirs, mais doit aussi traiter les questions économiques. La jeunesse est la population la plus pauvre, et pourtant elle relève du ministère des Sports !

Il faut aussi prendre en compte les fortes inégalités de genre : les jeunes femmes dans les campagnes en déclin sont deux fois plus frappées par le chômage, et les secteurs qui propagent une précarité massive, comme les services à domicile et les centres d’appels, sont très féminins.

Enfin, même si avec la crise sanitaire de nombreux Parisiens ont émis le souhait de partir s’installer à la campagne, les élus doivent comprendre qu’il n’y en aura pas assez pour repeupler toute la France rurale! Le fait que dans certains lieux il ne reste que des ouvriers ne devrait pas être considéré comme un problème. Mais il faut s’occuper d’eux. Comme dans les quartiers populaires, le grand souci de nos campagnes en déclin est le niveau de vie. Tant qu’on ne l’élèvera pas, rien ne fonctionnera


Romain Jeanticou. Télérama. 17/06/2020