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Comme tout ce type de reportage il ne relate qu’un côté de la face. Cela ne veut absolument pas dire que l’analyse portée dans ce reportage n’est pas à prendre en compte. MC

« Le monde ne peut pas imaginer le niveau de violence auquel nous devons faire face à Hongkong »

Wong Yik Mo est l’un des organisateurs du mouvement de contestation hongkongais. Pour Charlie Hebdo, il revient sur la situation à Hongkong, une ville condamnée face à la Chine.

  • Charlie Hebdo : Il y a exactement un an, en juin 2019, les manifestants à Hongkong ont réussi à faire suspendre le projet de loi sur l’extradition vers la Chine. Aujourd’hui, les opposants sont de retour dans la rue contre la nouvelle « loi sur la sécurité nationale ». Pensez-vous avoir le même succès cette fois-ci?

Wong Yik Mo : Pour être honnête, j’ai des doutes: Je ne sais pas si 2 millions de Hongkongais descendraient dans les rues maintenant. Depuis l’été dernier, 9.000 personnes ont été arrêtées. Beaucoup de gens ne peuvent plus se permettre de manifester. La violence policière n’a fait qu’augmenter cette année. Le reste du monde ne peut pas imaginer le niveau de violence auquel nous devons faire face. Les événements aux États-Unis, qui ont mis le mouvement Black Lives Matter au premier plan, sont tragiques. Mais nos policiers mettent leurs genoux sur nos cous régulièrement. Ils frappent les opposants avec des matraques jusqu’à ce qu’ils aient des fractures ouvertes. Je ne peux pas dire qu’il sera possible de réunir autant de monde lors des manifestations, mais je peux dire que nous continuerons à nous battre, d’une façon ou d’une autre.

  • Les Hongkongais gardent-ils espoir?

Disons plutôt qu’ils n’ont rien à perdre. D’une certaine façon, tout le monde sait que Hongkong est condamné. Nous nous battons pour «brûler avec l’ennemi ». Si nous devons brûler dans tous les cas, nous voulons nous assurer que la partie ne sera pas facile pour la Chine. Il y a un proverbe chinois qui dit que le faible a peur du fort, que le fort a peur du cruel et que même le cruel a peur de celui qui n’a rien à perdre.

  • Quels risques représente cette nouvelle «loi sur la sécurité nationale» que la Chine essaie d’imposer à Hongkong?

La «loi sur la sécurité nationale» porte sur quatre domaines : la sécession (se séparer du pays) ; la subversion (porter atteinte à l’autorité chinoise); le terrorisme (avoir recours à la violence); et les activités de puissances étrangères à Hongkong. En fait, cela couvre tous les aspects de la résistance civile. Nos slogans ou nos communications sur les réseaux sociaux peuvent être considérés comme étant subversifs. Les manifestants seront vus comme des terroristes. Cette loi vise tout ce que nous faisons ici. Les détails en seront annoncés ce mois-ci, et certains craignent même que la Chine soit en mesure d’établir ses propres institutions à Hongkong pour veiller sur la sécurité.

  • Cette loi peut-elle mettre fin au principe « un pays, deux systèmes »?

Tout à fait. Cette loi signifie la fin d’une société libre à Hongkong. Cela aura un impact énorme sur l’état de droit, la liberté de la presse, les libertés individuelles, mais aussi l’économie. Beaucoup se préparent déjà, et parlent de faire sortir leur argent et leurs entreprises de la Région administrative. Cette réforme peut transformer le territoire de façon drastique. Si cela arrive, ce sera un changement historique, historique dans un mauvais sens.

  • Que va faire la Chine dans les mois à venir?

Il y a une certaine incertitude, et je dois admettre que l’incertitude donne un peu d’espoir. À l’heure actuelle, alors que les États-Unis sont intervenus et ont menacé la Chine de sanctions, il semble qu’elle ait marqué une courte pause. Mais cela lui a également permis de prendre le temps d’évaluer les pertes possibles, notamment au plan économique.

  • Comment le mouvement de protestation va-t-il se développer, étant donné que le contexte change?

S’il est une chose que les manifestants hongkongais réussissent à faire comme nulle part ailleurs, c’est changer en permanence de tactiques et de méthodes. Nous avons appris à être flexibles, changeants et toujours prêts à nous adapter. Les Hongkongais peuvent surprendre, et se surprennent parfois eux-mêmes. Je me souviens du moment où, l’année dernière, des manifestants ont bloqué les rues pour appeler les personnes qui continuaient à aller travailler à se joindre à eux. Il y a eu une grande indignation ce jour-là, parce que beaucoup de gens n’ont pas pu se rendre sur leur lieu de travail. Nombre d’entre eux étaient aussi des protestataires. À la suite de cette vague d’indignation, les manifestants se sont à nouveau rassemblés aux mêmes endroits, avec des messages d’excuse. Ils se sont mis à genoux, ce qui est très humiliant dans la culture asiatique, et ont exprimé leur solidarité avec ceux qui continuaient à travailler. Donc le mouvement se poursuivra, avec de multiples stratégies différentes.

  • Ce qui impressionne le plus, c’est la capacité du mouvement à maintenir la mobilisation sur une si longue durée…

Il y a des spécificités propres à Hongkong qui font que le mouvement dure. Ici, les gens ne croient pas en un seul dirigeant, ils croient en eux-mêmes. Notre mouvement est de facto sans leader, mais il y a beaucoup de solidarité entre nous. Le désintéressement est un élément important. Notre nouvelle règle s’appelle No Split Pas de division »). Après la « révolution des parapluies », beaucoup de désaccords ont émergé entre les groupes, notamment en ce qui concerne l’attitude à adopter vis-à-vis de la police. Les manifestations de l’année dernière ont tenté de surmonter les divergences que nous avons sur certains points, pour se concentrer sur un objectif commun. Et nous continuons de lutter aussi parce que nous voulons que le monde nous voie…

  • Qu’attendez-vous, justement, du reste du monde?

Nous attendons une aide internationale. Si la Chine parvient à prendre le contrôle de Hongkong, elle progressera également dans d’autres régions. Jusqu’à présent, seule la Suède a une position ferme vis-à-vis de Pékin. D’autres pays, notamment la France et l’Allemagne, donnent la priorité au commerce. (Long silence.)

Je suis désolé, cela devient un peu émotionnel… Je veux dire au monde que la situation ici est très difficile pour nous. Beaucoup de gens sont arrêtés, d’autres sont morts, certains sont condamnés, envoyés en prison. Pékin étend déjà sa puissance à toute l’Asie, à l’Afrique… Ici, à Hongkong, nos libertés sont mises en pièces par la Chine autoritaire. C’est une grande douleur. Si on n’arrête pas la Chine, la douleur sera encore plus grande pour le reste du monde.


Propos recueillis par Inna Shevchenko. Charlie hebdo. 17/06/2020