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Aux caisses, citoyens!

Au lendemain de l’attentat du 11 septembre 2001, qui avait vu les tours jumelles du World Trade Center, à New York, s’effondrer sous l’impact de deux Boeing en provenance de Boston, le président américain d’alors, George Walker Bush, avait eu ces mots pleins de sagesse : « Go shopping » (« Allez dépenser »).

Il fallait sauver l’économie US de la catastrophe, et quoi de mieux qu’une huitième voiture pour cela? La récession ne sera finalement pas évitée. En 2008, nouvel effondrement, boursier celui-là. La France tombe comme les autres pays dans la récession, la production diminuant de 2 % l’année suivante. S’ensuivirent dix années d’activité économique au ralenti, et 1 million de personnes de plus déclarées officiellement pauvres dans notre pays.

Cette année, selon l’Insee, la récession sera de 12 %. Sauf si vous étiez en Allemagne durant les années 1930, ou en Argentine à la fin des années 1990, vous n’avez jamais vécu cela. Personne dans notre pays ne peut même imaginer ce que ces chiffres représentent, faute d’expérience comparable.

Si vous me permettez de faire l’économiste deux minutes, il faut savoir que la croissance française est tirée par quatre moteurs : l’argent dépensé par les citoyens (la consomma­tion); l’argent dépensé par les entreprises (l’investissement); l’argent dépensé par l’État ; et les achats chinois de sacs Lancel (les exportations). Or le calcul est vite fait : actuellement, ces quatre moteurs sont à l’arrêt. Aucun ne fonctionne.

Le plus gros des quatre moteurs, de très loin, est la consommation des ménages. Ici, c’est la cata complète. Les personnes qui étaient jusque-là de riants travailleurs pauvres ont été déplacées dans la case chômage : plus 840.000 chômeurs en avril, et encore, les chiffres ne captent pas tout. De l’autre côté, les bourgeois ont peur. Plus de sorties au ciné, moins de restaus, moins de fringues. L’épargne explose comme jamais, et la pauvre Pénicaud en est à supplier les citoyens d’aller faire chauffer la Carte Bleue, tout en leur demandant de baisser leurs salaires, allez comprendre.

Dans ces conditions, que faire? Si vous êtes un citoyen à revenu fixe, parce que vous êtes gouverneur de la Banque de France, ministre de l’Intérieur, retraité, fonctionnaire, salarié en CDI, la consigne est claire. Il vous faut dépenser comme si vous étiez Donald Trump. Demandez à votre femme de ménage de venir douze heures par jour, changez de frigo, achetez-vous une console de jeux, allez chez le coiffeur tous les jours ! (Pas celui de Mme Pénicaud, hein…)

C’est peut-être aussi le moment d’investir dans un doberman de belle facture, un système complet de protection de votre logement, peut-être même une arme de petit calibre à garder bien huilée sous l’oreiller… Ce qui sera d’ailleurs un excellent moyen de soutenir l’économie.

Parce que si vous êtes effrayé par les manifs du moment, vous risquez d’être un poil décontenancé quand les masses en auront un tout petit peu assez de ne plus avoir à manger.

Surtout si le gouvernement continue à filer 15 milliards pour l’aéronautique(1), et seulement 110 millions pour les quartiers cet été (2). Cent fois moins pour la jeunesse défavorisée de notre pays que pour les avions (y compris de guerre), pourtant condamnés par la fournaise planétaire?

Oui. L’été sera chaud, c’est certain.


Jacques Littauer. Charlie hebdo. 17/06/2020


  1. «L’État débloque 15 milliards d’euros pour soutenir la filière aéronautique» (Le Monde, 9 juin 2020).
  2. «Le plan de l’exécutif pour soulager les quartiers défavorisés après la crise du coronavirus » (Les Échos, 8 juin 2020).