Étiquettes

À dix jours du second tour, de nombreuses questions et incertitudes subsistent à propos des élections municipales. Entre-deux-tours à rallonge, abstention, campagne à distance… Tour d’horizon d’un scrutin perturbé par la crise sanitaire, qu’Emmanuel Macron traîne comme un « boulet ».

C’est une élection qui ne ressemble à aucune autre. […]

Le 28 juin, c’est moins le risque sanitaire qui pourrait peser sur le niveau de participation que le caractère compétitif ou non de l’élection dans chaque ville concernée. Là où la victoire est quasiment assurée, comme à Grenoble où le maire sortant a rassemblé 46,7 % des suffrages, laissant son premier concurrent 25 points derrière lui, la motivation pour se déplacer aux urnes pourrait être moins forte qu’à Marseille, où l’incertitude prédomine quant aux résultats d’une élection très disputée, dont l’issue dépendra des performances réalisées dans chacun des secteurs de la ville.

En définitive, c’est bien sur le premier tour que la contestation juridique des municipales pouvait se concentrer. L’argument consiste à pointer que les personnes les plus à risques ont subi une contrainte ou du moins une incitation forte à ne pas se déplacer, au-delà de leur propre envie de participer ou non au scrutin. Autrement dit : en fonction de leur exposition au risque, les citoyens n’étaient pas égaux face au choix d’user de leur droit de vote ou non.

Saisi, le Conseil constitutionnel, dans sa décision du 17 juin , n’y voit pas de raisons suffisantes pour remettre en cause les décisions du législateur. Selon sa lecture, ce dernier aurait eu raison de préserver les suffrages exprimés le 15 mars, tout en conditionnant à la situation sanitaire le déroulé du second tour. Le juge constitutionnel laisse aux juges administratifs « le soin d’apprécier si le niveau d’abstention a pu ou non altérer, dans les circonstances de l’espèce, la sincérité du scrutin ».

En soi, aucun seuil d’abstention n’existe pour remettre en cause une élection, mais il peut être considéré dans les cas où certains candidats en auraient subi des torts flagrants. […]

Il reste que plus de 20 millions de personnes se sont déplacées aux urnes. Dans 30 048 communes, leur vote a permis de reconduire ou d’élire de nouveaux conseils municipaux. Le contexte sanitaire ayant rendu possible l’organisation du second tour dans les 4 922 communes restantes, ce dernier a été repoussé au 28 juin. Les listes qui s’y affronteront ont finalement eu jusqu’au 2 juin pour être déposées.

Le Conseil constitutionnel a validé ce calendrier en estimant, dans sa décision rendue publique mercredi 17 juin, que « le report du second tour des élections municipales au plus tard en juin 2020 ne méconnaît ni le droit de suffrage, ni le principe de sincérité du scrutin, ni celui d’égalité devant le suffrage ».

En dépit de ces allures de grand ratage, le premier tour de scrutin n’a pas été sans enseignements. L’épidémie n’est pas seule en cause dans la baisse de la participation, tendancielle depuis plusieurs décennies. Sa saturation de l’espace médiatique n’a pas empêché non plus que prédominent des enjeux locaux dans le choix des électeurs. Ce phénomène a plutôt conforté les élus en place, là où leur bilan était apprécié par leurs administrés. […]

Les scores du 15 mars résume l’électoraliste Pierre Martin dans Commentaire, ont ainsi traduit et généré une double illusion : « Illusion du pouvoir, croyant au transfert de ses résultats aux élections nationales sur des élections locales, […], illusion également des anciens partis de pouvoir, qui interprètent à tort leur résistance à ces municipales comme un possible retour en grâce à des élections nationales. » […]

Dès lors que l’exécutif avait décidé d’annuler le second tour des municipales initialement prévu le 22 mars, la question de son report s’est posée. Celui-ci devait-il concerner l’ensemble des opérations électorales ou seulement celles qui n’avaient pas pu se dérouler, en conservant les résultats du premier tour ? Selon plusieurs juristes contactés par Mediapart à l’époque, rien dans la Constitution ne s’opposait strictement à cette deuxième éventualité, finalement choisie par l’exécutif, en accord avec le reste des forces politiques. […]

Si une abstention record pouvait être anticipée pour le premier tour, l’inconnue est forte concernant le second. La situation sanitaire est meilleure et toutes les autorités se sont montrées rassurantes. L’« effet coronavirus » devrait donc moins peser sur la participation, notamment celle des personnes les plus âgées – celles qui sont aussi les plus à risque en cas de contamination. À cet égard, les listes de la majorité et de la droite LR peuvent espérer un surcroît de mobilisation en leur faveur.

Le 15 mars, la nouvelle baisse du niveau de la participation électorale par rapport à 2014 s’est en effet accompagnée d’une évolution de sa structure. L’écart entre la mobilisation des électeurs les plus âgés et celle des plus jeunes a été réduit. Le phénomène a joué en faveur des écologistes, généralement surreprésentés auprès des segments à la fois les plus jeunes et les plus diplômés de l’électorat, mais en défaveur des forces attirant les segments les plus conservateurs et riches en patrimoine. […]

 […]  … la contestation politique des municipales de 2020 est plus aisée. Elle consiste à regretter une légitimité des conseillers municipaux encore plus abîmée qu’à l’ordinaire, puisqu’ils auront été élus avec encore moins de voix que d’habitude, et dans des contextes changeants entre le premier et le second tour. […]

  • Une campagne, mais d’un peu plus loin

Les règles ont été posées dès le 18 mai. Dans un avis publié quelques jours avant que l’exécutif ne fixe la date du second tour des municipales au 28 juin, le conseil scientifique assurait déjà que le scrutin pourrait se tenir à cette date-là à condition que la campagne soit « profondément modifiée » et que les « actions des candidats ayant pour effet des rencontres ou des rassemblements physiques (distribution de tracts, porte-à-porte, réunions publiques, réunions d’appartement) » soient exclues.

Une petite semaine plus tard, le ministre de l’intérieur invitait tous les candidats à « privilégier les campagnes numériques ». Si aucun meeting n’a été programmé, bon nombre d’équipes ont tout de même repris leur campagne sur le terrain, en tractant sur les marchés, en allant à la rencontre des commerçants, ou en organisant des échanges autour de leur programme, comme l’a fait le Printemps Marseillais, le 15 juin, en présence de l’eurodéputé EELV Yannick Jadot.

Du côté de LR et LREM, dont l’électorat est plus âgé, et donc potentiellement moins enclin à s’exposer, beaucoup communiquent sur les procurations, devenues l’un des outils clefs du scrutin. Candidate LR à Paris, Rachida Dati a même mis en place une plateforme destinée à mettre en relation les personnes qui ne pourront pas aller voter le 28 juin avec d’autres susceptibles de prendre leur procuration.

Mardi 16 juin, l’Assemblée nationale a adopté les conclusions de la commission mixte paritaire (CMP), réunie la veille pour étudier le projet de loi relatif au second tour des élections. Les sénateurs et députés sont tombés d’accord pour assouplir les dispositions prévues par le code électoral, en permettant notamment à chaque mandataire de disposer, sous le contrôle des maires, de deux procurations, contre une seule actuellement.

Le texte prévoit aussi que « les personnes qui, en raison de l’épidémie de Covid-19, ne peuvent pas comparaître devant les officiers et agents de police judiciaire habilités à établir les procurations ou leurs délégués disposent du droit à ce que les autorités compétentes se déplacent pour établir ou retirer leur procuration ». « Chacun des 16,5 millions d’électeurs doit pouvoir s’exprimer le 28 juin prochain, sans craindre pour sa santé », a fait valoir le sénateur LR Philippe Bas, rapporteur du projet de loi.

La question des procurations s’est également invitée dans la campagne marseillaise de Martine Vassal. Le 11 juin, Marianne et France 2 révélaient que des procurations illégales avaient été réalisées par des colistières de la candidate LR, décrivant un système de collecte sans passer par le commissariat ou le tribunal. Le parquet de Marseille a immédiatement ouvert une enquête préliminaire pour « faux et usage de faux » et plusieurs perquisitions ont été menées.

  • Une prime aux sortants renforcée

Malgré des résultats biaisés par une abstention historique, le premier tour des municipales a tout de même conforté les majorités sortantes, pour la plupart issues de LR, du Parti socialiste (PS) et du Parti communiste (PCF). Dans les grandes villes qui n’ont pas encore élu de maires, les socialistes sont en ballottage favorable à Paris, Rennes, Nantes, Lille ou encore Clermont-Ferrand. LR, sortie grande gagnante en 2014, est en tête à Nice, Limoges et Mulhouse.

Assez logiquement, la crise pandémique devrait renforcer la prime aux sortants. Pendant deux mois, les édiles en place ont bénéficié d’une large visibilité, nombre d’entre eux mettant en scène les actions de la mairie en matière de protection sanitaire dans un mélange des genres qui n’a pas échappé à leurs adversaires. Ce fut notamment le cas à Montpellier, mais aussi à Tours et à Nice, où Christian Estrosi s’est montré particulièrement offensif.

Comme le reconnaissent plusieurs de nos interlocuteurs, cette situation n’a guère de chance de profiter aux outsiders, qui plus est dans une campagne excluant les réunions publiques. Au sein de la majorité, certains nuancent toutefois ce constat. « Il y a une chose que les électeurs n’aiment pas, c’est qu’on les prenne pour des cons. La question des “maires javel” va se poser », souligne un député en référence aux édiles qui ont choisi de javelliser les rues de leur ville en dépit du bon sens.


Fabien Escalona et Ellen Salvi. Médiapart. Titre original : « les enjeux d’un scrutin atypique ». Source (extrait)