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… au lieu de combattre le mal, on le renforce !

Inspirée sans doute par les événements récents, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, propose dans une tribune au Monde (le 14 et 15 juin) de « poser le débat autour des statistiques ethniques ».

L’intention n’est pas neuve.

Lorsqu’il était président de la République, Nicolas Sarkozy avait eu la même idée. Il avait mis en place, en 2009, une commission pour étudier le bien-fondé de l’instauration de statistiques ethniques en France, le comité pour la mesure et l’évaluation de la diversité et des discriminations (Comedd), dont le rapport (publié en février 2010) est disponible. Comme cette commission comptait peu de spécialistes du sujet, une contre-commission de chercheurs et d’universitaires, la commission alternative de réflexion sur les « statistiques ethniques » et les discriminations (Carced), avait vu le jour.

Son rapport a été publié sous le titre « Le Retour de la race » (L’Aube, 2009).

En réalité, les deux rapports sont moins opposés qu’on aurait pu l’imaginer. Tous deux tombent d’accord pour proscrire l’utilisation de catégories ethniques ou raciales dans les recensements et les actes d’état civil, mais proposent de continuer à les autoriser dans les travaux de recherche précis.

  • Ainsi, du recueil des noms et prénoms dans les CV déposés pour accéder à un emploi.

Autre exemple, la remarquable enquête des sociologues Fabien Jobard et René Lévy sur les contrôles de police au faciès (parue dans Questions pénales en janvier 2010). Il existe de nombreuses études de cette nature et d’abondantes données, par exemple celles de l’échantillon démographique permanent auquel les chercheurs ont facilement accès.

Le refus d’identifier les personnes par une appartenance ethnique a une raison simple : au lieu de combattre le mal, on le renforce, chacun se retranchant dans son groupe ethnique ou racial en s’identifiant à lui. On croit pouvoir lutter de cette manière contre les discriminations alors qu’on renforce les appartenances communautaires, au lieu d’œuvrer pour l’universalisme. Kenneth Prewitt, ancien directeur du Census Bureau (l’Insee américain), a largement développé ce thème dans son ouvrage What is « Your » Race ? (Princeton University Press, 2013, non traduit).

 Ce sont d’ailleurs les grands pays où les statistiques ethno raciales existent qui souffrent le plus de discriminations et de communautarisme : les Etats-Unis, le Brésil, l’Afrique du Sud, notamment.

En outre, en « nommant » les races, comme le recommande Sibeth Ndiaye, on nomme aussi inévitablement les « Blancs ». On favorise la constitution de groupes suprémacistes blancs et on encourage la crainte d’un imaginaire « grand remplacement ». Plutôt que de « nommer », la porte-parole devrait proposer d’« agir », par exemple, d’encadrer enfin les contrôles au faciès, source d’humiliations profondes et durables, en échange de résultats insignifiants.

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Hervé Le Bras. Le Monde. Titre original : « Hervé Le Bras Statistiques ethniques : au lieu de combattre le mal, on le renforce ». Source (Extrait)